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Santé

Le rapport parlementaire qui s'attaque à la crise des Ehpad

Personnels épuisés et manquants de reconnaissance, résidents parfois victimes de maltraitance : deux députées analysent le défi lancé à la société par le vieillissement de la société, un "phénomène démographique d'une ampleur inédite". Elles appellent à un "débat national" afin de trouver les milliards d'euros susceptibles d’y faire face. LCP.fr vous dévoile les principales mesures contenues dans le rapport.
5 min

Une "profonde crise" qui ne peut "laisser indifférent." Monique Iborra (La République En Marche) et Caroline Fiat (La France Insoumise) rendent publiques mercredi les conclusions de leur mission d'information sur les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad).

Le secteur, en grande difficulté, connaît depuis le début de l'année un mouvement social d'une ampleur inédite : jeudi, à l'appel de dix syndicats, les personnels chargés de l'aide aux personnes âgées devraient d'ailleurs se rassembler devant le ministère de la Santé pour dénoncer, notamment, le manque d'effectifs.

"Prise de conscience insuffisante"

Monique Iborra et Caroline Fiat, qui ont "parcouru une partie significative de l'Hexagone" depuis la fin de l'année dernière, dressent un constat sombre de la situation, évoquant des "conditions de travail souvent difficiles" pour des personnels qui n'obtiennent pas toujours "la reconnaissance qui leur est due". Pourquoi ? À cause d'une "prise de conscience insuffisante" et "tardive" du vieillissement de la société, expliquent les élues qui parlent d'un "phénomène démographique d'une ampleur inédite" :

Il apparaît que notre société détourne trop souvent le regard quant à l'importance de ce défi.Conclusions de la mission Ehpad

En 2016, la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie a dépensé 9,7 milliards d'euros pour la prise en charge des personnes âgées. 80% de la somme a été dirigée vers les Ehpad.

70 à 80% de personnes "atteintes de démence" dans certains Ehpad ?

"Les résidents accueillis en Ehpad sont de plus en plus âgés, de plus en plus malades et de plus en plus dépendants", écrivent Monique Iborra et Caroline Fiat. En 2015, l'âge moyen d'entrée en Ehpad était de 85 ans et huit mois. 38% des résidents avaient plus de 90 ans alors qu'ils n'étaient que 26% en 2007.

Autre chiffre, qui démontre bien l'ampleur du travail effectué en Ehpad : "Un résident cumule en moyenne 7,9 pathologies." Plus grave encore : "dans beaucoup d'Ehpad", notent les députées, le personnel estime que 70 à 80% des personnes hébergées "seraient atteintes de démence".

"Maltraitance institutionnelle"

Une situation qui alourdit la charge de travail des personnels soignants et accroit "la pénibilité physique et mentale" de leur métier, pour aboutir à un "état d'épuisement professionnel"...

Résultat, le "relationnel" est souvent mis à l'écart, au profit de soins, de "gestes techniques" et de toilettes qui prennent de plus en plus de temps. "Certains soignants évoquent un sentiment de 'maltraitance passive' ou de 'maltraitance institutionnelle'", expliquent Monique Iborra et Caroline Fiat :

Dans les établissements visités par les rapporteures, chaque aide-soignant s'occupe chaque matin de 10 à 14 résidents. Si l'on considère que les toilettes ont lieu de 8 heures à midi, cela ne permet même pas de consacrer une demi-heure à chaque résident.Conclusions de la mission Ehpad

Une situation de crise qui est renforcée par un taux d'absentéisme des personnels des Ehpad 1,3 fois supérieur à celui constaté dans l'ensemble du secteur de la santé. "Les conditions de travail difficiles sont à la fois une cause et une conséquence de cet absentéisme élevé", analysent les deux élues. Elles expliquent aussi une vraie difficulté à "pourvoir les postes vacants".

Au final, ce manque d'effectifs entraîne des "glissements de tâches". En clair, les personnels sont parfois conduits à exercer des actes pour lesquels ils ne sont pas formés : "Les missions du médecin coordinateur sont effectuées par les infirmiers, celles des infirmiers par les aides-soignants, celles des aides-soignants par les auxiliaires de vie sociale...", énumèrent les députées.

Le détail des propositions

Monique Iborra et Caroline Fiat émettent trente-et-une propositions pour tenter de redresser la situation. Elles relaient des demandes entendues sur le terrain et disent s'inspirer de leurs déplacements aux Pays-Bas et au Danemark, deux pays considérés comme à la pointe de la prise en charge des personnes dépendantes.

Leurs mesures peuvent se classer en trois grands axes : apporter davantage de moyens aux équipes médicales, développer la télémédecine et la prévention et trouver de nouvelles sources pérennes de financement.

  • Doubler les moyens, valoriser les carrières...

La première proposition des députées est aussi la plus ambitieuse : elles souhaitent doubler le taux d'encadrement dans chaque établissement. Aujourd'hui, ce taux n'est que de 24,5 aides-soignants et de 6 infirmiers pour 100 résidents. L'objectif serait de passer, en quatre ans, à 60 encadrants pour 100 résidents. Condition "indispensable", selon elles, pour "partir du besoin" des personnes âgées estimé à une heure et demie de soins et de toilette pour chaque résident, chaque jour.

Autre piste : orienter en priorité les nouveaux contrats aidés et les jeunes en service civique vers les Ehpad. Ils pourraient occuper les postes d'animation pour "libérer du temps pour le personnel soignant".

Enfin, les députées entendent "mieux valoriser" le métier d'aides-soignants, sans donner de chiffres précis. Le salaire moyen de ce métier avoisine les 1 800 euros brut, avec une faible progression en cours de carrière.

  • Prévention et nouvelles technologies

D'une manière générale, le rapport pointe la nécessité de prévenir la perte d'autonomie le plus tôt possible. Monique Iborra et Caroline Fiat proposent ainsi de créer une consultation gratuite - prise en charge par l'assurance-maladie - à 65 et à 70 ans pour évaluer l'état de santé des patients et les informer des aides disponibles.

Sans en faire la réponse à tous les problèmes, les rapporteures saluent les apports de la télémédecine quand elle est mise en place. La consultation à distance permet en effet d'éviter aux patients de renoncer à certains soins et d'inclure les familles lors des diagnostics.

Une technique qui reste toutefois gourmande en ressources humaines, notent les députées :

Les soignants de l’EHPAD doivent préparer le matériel qui servira à la consultation, préparer le patient, l’accompagner à la consultation et l’assister lors de la consultation... Conclusions de la mission Ehpad

Ces nouvelles pratiques seraient aussi accompagnées par la modernisation de certains établissements (haut débit, wifi...) et par la formation du personnel.

Monique Iborra et Caroline Fiat plaident pour l'investissement dans certaines innovations comme "l’installation de chemins lumineux déclenchés grâce à des détecteurs de mouvement, des sols intelligents détectant les chutes ou des rails de portage au-dessus des lits des résidents".

  • Les financements, un choix de société ?

En outre, les auteures veulent un plan de rénovation pour les établissements classés sous les "standards de confort minimum", des Ehpad dédiés aux résidents atteints par la maladie d'Alzheimer ou encore un vrai système de certification avec des "indicateurs de qualité".

Une montée en gamme du secteur qui aura un coût. Alors, des synergies sont identifiées pour rationaliser certaines dépenses. Par exemple, les auteurs du rapport suggèrent de confier la gestion de l’aide sociale à l’hébergement (ASH) aux caisses d'assurance retraite et de la santé au travail. L'ASH est actuellement gérée par les départements, pour un coût de gestion de 1,3 milliard d'euros en 2015.

Les députées jugent donc urgent d'ouvrir un "débat national" pour dégager de nouvelles ressources. Caroline Fiat, élue La France insoumise, estime qu'il faudrait mobiliser pas moins d'un point de PIB supplémentaire, soit 20 milliards d'euros. Quant à Monique Iborra, elle indique qu’"en tout état de cause, ce sera aux Français qu’il reviendra de trancher cette question fondamentale pour financer une dimension nouvelle de notre système de protection sociale".