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Nucléaire

Terrorisme / Centrales nucléaires : les vulnérabilités françaises passées au crible

La commission d'enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires a rendu public son rapport, jeudi. Mais les conclusions de la rapporteure LREM Barbara Pompili, qui pointe notamment un risque de dénoyage des piscines de combustible nucléaire en cas de chute d'avion, sont contestées par les députés Les Républicains.
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AFP - Montage LCPAFP - Montage LCP

Les centrales nucléaires sont-elles dimensionnées pour résister à des attaques terroristes ? Le débat, relancé par le crash volontaire d'un drone de Greenpeace sur la centrale nucléaire du Bugey (Ain), est au cœur du rapport de la commission d'enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires, rendu public jeudi.

Selon ce rapport, rédigé par la députée LREM Barbara Pompili, les installations nucléaires françaises semblent "robustes face au risque terroriste". Mais la présidente de la commission du développement durable décrit longuement plusieurs points de vulnérabilité et dénonce "un très grand potentiel de danger" vis-à-vis des piscines d'entreprosage de combustible nucléaire, notamment en cas de chute d'avion.

Les attentats terroristes et les dérives liées à des fragilités psychiatriques sont apparus sur le devant de la scène et ne permettent plus d'écarter l'hypothèse d'un acte de malveillance, dont les conséquences seraient dramatiques.Rapport de la commission d'enquête

La chute d'avion

Citant un expert, Barbara Pompili écrit que depuis le 11 septembre 2001, "le monde a perdu le facteur rassurant de la faible probabilité". Selon l'élue LREM, "la possibilité d'une chute délibérée d'un avion (sur une centrale nucléaire) ne peut plus être écartée".

Barbara Pompili craint particulièrement un choc qui provoquerait le "dénoyage" des piscines de combustible, l'inflammation du combustible mais aussi des rejets de radioactivité "extrêmement élevés". Le risque est d'autant plus élevé selon elle que les installations nucléaires "semblent souffrir d'une faille originelle à laquelle il sera difficile de remédier" :

Elles n'ont pas été conçues pour résister à une agression de type terroriste. Barbara Pompili

"Beaucoup d'acteurs auditionnés ont contesté la résistance du toit des piscines à une chute d'avion ou d'explosif puissant", écrit ainsi Barbara Pompili, qui fait notamment référence à Yannick Rousselet, de Greenpeace France interrogé au début de l'année :

"Des tests (de résistance) ont été menés", assure toutefois la députée dans son rapport : "Tous les opérateurs et les pouvoirs publics indiquent que les résultats sont rassurants". Mais puisqu'ils sont couverts par le secret-défense, les députés n'y ont pas eu accès :

Il est avant tout demandé aux membres de la commission de "faire confiance", ce qui est difficilement acceptable.Rapport de la commission d'enquête

La députée LREM, qui reconnaît que "le risque de réussite d'un tel attentat est faible", ajoute toutefois qu'"il est plus que probable qu'un appareil gros porteur chargé de carburant causerait des destructions irréversibles".

Les exploitants d'installations nucléaires, à l'instar du directeur général d'Orano (ex-Areva) Philippe Knoche ou du directeur du parc nucléaire et thermique d'EDF Dominique Minière, se sont montrés beaucoup plus rassurants lors des auditions. Selon eux, une chute d'avion sur une piscine n'entraînerait pas son "dénoyage" :

Les drones

Le problème du survol de sites sensibles par des drones, connu depuis 2014, est de nouveau au cœur de l'actualité depuis le survol de la centrale du Bugey d'un appareil contrôlé par Greenpeace.

Ces survols posent évidemment problème : Barbara Pompili évoque le risque "d'emport et de largage d'explosifs", mais aussi la capture d'informations et "l'emport d'arme à destination d'un salarié à l'intérieur du site".

Lors de son audition en mai, le général de brigade aérienne Philippe Adam n'avait pas nié le problème, qui a "pété à la figure" de l'état-major de l'armée. Le militaire avait affirmé que les petits drones (comme celui lancé par Greenpeace contre la centrale du Bugey) sont "virtuellement indétectables" par les radars militaires présents sur le territoire français car ces derniers sont calibrés "pour chercher des avions".

Ces survols ont longtemps pu être préparés en amont sur internet : les auditions avaient en effet révélé la difficulté rencontrée par Orano à faire flouter ses sites nucléaires sur Google earth.

Ce problème semble désormais réglé, même si Barbara Pompili propose d'adopter une mesure législative visant à obliger "les diffuseurs d'images satellite à flouter sur le net les images de centrales nucléaires".

Exemple de floutage du site de la centrale EDF du Bugey - Google maps

L'intrusion extérieure

"Pour plusieurs personnes entendues, si les militants parviennent à pénétrer dans les centrales, c'est que celles-ci ne sont pas suffisamment protégées", écrit Barbara Pompili. Une référence directe aux actions de Greenpeace, qui a réussi à plusieurs reprises à pénétrer dans l'enceinte de centrales nucléaires.

Lors de son audition, le responsable nucléaire de Greenpeace France Yannick Rousselet avait critiqué le dispositif mis en place par les pelotons spécialisés de protection de la gendarmerie (PSPG) : selon lui, ceux-ci "ne permettent pas de répondre à tous les scénarios d'attaques" puisque "quand il se passe quelque chose, c'est 4 ou 5 gendarmes au maximum" qui se trouvent sur le site.

Yannick Rousselet avait d'ailleurs précisé que parfois "(les gendarmes) ne sont pas là du tout", notamment lorsqu'ils sont mobilisés pour couvrir des étapes du Tour de France.

Cette menace avait été minimisée par Gérard Collomb :

Dans son rapport, Barbara Pompili note tout de même que "des individus malveillants pourraient se faire passer pour des militants écologistes inoffensifs". Pour pallier ce problème, la députée LREM Perrine Goulet avait défendu la "possibilité" de "ne pas se poser de questions et, quand il y a une intrusion, de tirer".

Cette solution n'est pas retenue par Barbara Pompili, qui préconise d'augmenter les effectifs des PSPG à proximité des centrales "de manière à compter au minimum quatre gendarmes présents sur site à tout instant par réacteur soit huit pour les centrales comptant deux tranches".

La menace interne

Le directeur du parc nucléaire et thermique d'EDF Dominique Minière l'a reconnu :

La menace dite interne ne doit pas être négligée : je veux parler de la menace qui pourrait provenir de personnels EDF ou de prestataires mal intentionnés.

Dominique Minière (EDF)

Pour éviter qu'un opérateur comme EDF ou Orano n'embauche des individus radicalisés, le Commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (Cossen) a été créé en juillet 2016. Le Cossen est en capacité de consulter neuf fichiers, comme le FSPRT (fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste).

Mais il ne peut pas le faire vis-à-vis des salariés étrangers faute d'accès aux fichiers des pays tiers. Résultat, selon Yannick Rousselet de Greenpeace, "quand il y a un arrêt de tranche à Flamanville et qu'il y a 300 Belges, ils sont tous directement habilités puisque l'on a rien sur eux".

Lors de son audition, Gérard Collomb avait reconnu, sur ce point, un "point de faiblesse" :

Le problème est d'autant plus grand, note Barbara Pompili, que "les règles de la concurrence ne permettent pas d'exclure une personne au motif qu'elle est étrangère".

La cyber attaque

Le directeur général d'Orano (ex-Areva) Philippe Knoche avait dévoilé, lors de son audition un chiffre dont on ne soupçonnait pas l'ampleur : chaque jour, Orano est victime de 200 attaques sur ses réseaux, 90 attaques par virus et deux attaques "très ciblées". "Ceci fait partie de 400.000 événements de sécurité qui sont analysés par les ordinateurs qui surveillent nos réseaux par jour", avait ajouté Philippe Knoche.

Le directeur général de l'Agence nationale de sécurité des systèmes informatiques (ANSSI) Guillaume Poupard a affirmé devant les députés que "depuis quelques mois", ses services observaient "des activités inquiétantes sur des secteurs d'importance vitale, notamment l'énergie" :

Nous observons des attaquants qui cherchent à entrer au sein des réseaux, qui ne volent ni ne cassent rien pour l'instant ; ils sont manifestement en train de préparer des coups futurs.Guillaume Poupard

Le risque est "accentué par un recours massif à la sous-traitance" notamment en Inde. Dans son rapport, Barbara Pompili cite la journaliste Laure Noualhat, qui assure que "des éléments des plans d'accès aux centrales belges se sont retrouvés aux mains d'un sous-traitant de la compagnie Honeywell, en Inde".

Auditionné par les députés, le PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy avait quant à lui affirmé "qu'il ne pouvait pas certifier qu'il ne se trouve pas en Inde des développeurs effectuant des opérations pour le compte de certains de nos prestataires".

Des conclusions contestées

Malgré l'ensemble de ces manques, les installations nucléaires françaises semblent "robustes" face au risque terroriste, selon Barbara Pompili. La rapporteure évoque une évaluation menée par l'AIEA en France du 12 au 22 mars 2018, qui conclut que "le dispositif de sécurité nucléaire français est bien établi et robuste".

"Il faut objectivement reconnaître que nous sommes plutôt bien dotés", a même reconnu Nicolas Hulot lors de son audition, avant d'ajouter que "cela ne signifie pas, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, que le risque est totalement maîtrisé".

Le groupe Les Républicains, qui a dénoncé le travail final de Barbara Pompili dans une contribution annexée à son rapport, juge "inexact de postuler que l'ensemble des dangers dressés, parfois évoqués lors des auditions, seraient tous constitutifs d'un risque sérieux".

Selon les députés d'opposition, le rapport, "malhonnête intellectuellement", comporte un "biais méthodologique" sur le discours vis-à-vis "des atteintes à la sécurité des piscines" : ils estiment que la rapporteure a accordé "un crédit supérieur à ses intuitions et postulats initiaux".


A voir aussi : Rapport parlementaire : la sécurité des centrales nucléaires en question

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