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Check Point : pour ménager ses bergers, la France doit-elle crier au loup ?

Depuis la réapparition du loup dans les années 1990, l’inquiétude et la colère des bergers montent. Si les autorités françaises ont mis sur pied un « plan-loup » pour donner notamment aux éleveurs attaqués « la capacité de se défendre », les canidés sont largement protégés par les réglementations européennes. Alors quelle latitude la France possède-t-elle pour ménager ses bergers ? Check Point mène l’enquête.

Canis lupus. Le loup est un animal qui a toujours fait son petit effet. Figure cauchemardesque, suscitant parfois l'effroi, mais aussi symbole de fécondité avec la louve romaine) et de liberté, son "retour" dans nos contrées provoque émois et polémiques. Entre les défenseurs de la nature et de la biodiversité qui veulent le protéger bec et ongles, et des bergers ulcérés qui ne peuvent que compter, désemparés, leurs brebis déchiquetées par le carnassier, les opinions peuvent être radicalement opposées.

Un canis lupus de retour sur ses terres ancestrales

Cela fait des siècles qu’il n’y a pas eu autant de loups gris sur le continent.

Les spécimens implantés sur le territoire hexagonal viennent d’Italie. Des Apennins, ils sont passés par la Ligurie, puis ont franchi les Alpes avant de basculer de l’autre côté de la frontière. Ils n'ont donc pas été réintroduits par l'homme. D’abord arrivés dans le Mercantour en 1992, ils agrandissent sans cesse leur territoire. Pyrénées, Massif central, Jura, Vosges.

A pas de loups, les meutes remontent, via les principaux massifs forestiers, au point que des spécimens solitaires viennent s’aventurer du côté des frontières belges et néerlandaises. Récemment, une attaque suspecte a même eu lieu du côté de la Roche-en-Ardenne.

Carte de répartition du loup en France, en 2015

Depuis 3 ans, la population s'est encore agrandie. On en compte environ 360 en France. Il devrait y en avoir 500 à la fin du quinquennat d’Emmanuel Macron (2022).Selon l'association Ferus, qui s'occupe de la conservation du loup, mais aussi du lynx et de l'ours : "L’espèce était présente du bord de la mer à la haute montagne. Après une persécution organisée (on tuait presque 6000 loups annuellement à la fin du XVIIIe siècle), l’espèce a disparu au cours des années 1930. Les derniers loups vivaient en Dordogne, en Charente, dans la Vienne et la Haute-Vienne. Dans les Alpes, l’espèce avait déjà disparu depuis une trentaine d’années."

Une population qui reprend du poil de la bête

La gestion du loup dans les autres pays européens ne pose pas énormément de soucis (excepté peut-être en Suède, où la situation reste tendue). En Italie, par exemple, où ils ont toujours côtoyé l’homme, un vade mecum (ou une "Pax Romana", si vous préférez), semble régner entre le carnassier et les populations locales, comme on peut le voir dans un reportage de Valérie Dupont, notre correspondante en Italie.

Le loup en France: une brebis galeuse?

En France, la contestation gronde. Les éleveurs sont inquiets, car le loup fait des ravages. C’est ainsi que des personnes concernées de départements comme la Lozère et l’Aveyron (Massif central) se sont rendues ces derniers jours auprès des autorités européennes pour discuter de la problématique. Ils en sont sortis maussades. On parle beaucoup du loup pour le moment en France. Les autorités françaises, sous la houlette des ministères de la Transition écologique (Nicolas Hulot) et de l’Agriculture (Stéphane Travert), ont mis sur pied un "plan-loup" :100 pages d’études, de réflexions et de décisions sur l’avenir du loup pour la période 2018-2023 (vous pouvez le retrouver en PDF en cliquant ici).

Le ministre de l’Agriculture français, Stéphane Travert, s’est rendu sur plusieurs plateaux de télévision pour essayer d’expliquer son plan. Il en a aussi profité pour rassurer les bergers, comme on peut le voir dans cet extrait, tiré d’une émission de la chaîne"Public Sénat".


Stéphane Travert déclare donc : "Un éleveur attaqué a la capacité de se défendre (…) Au delà du quota, vous pouvez vous défendre."

Peut-il dire une telle phrase ? Avec ce sous-entendu que "se défendre" pourrait être "abattre un loup"?. Nous allons donc essayer d’y voir plus clair dans cette histoire qui nous turlupine…

Des quotas plafonnés

On le sait depuis des millénaires, les loups sont de grands prédateurs. Sauvages, ils ont tué plus de 10.200 bêtes entre janvier 2016 et juin 2017, selon la Direction régionale de l'environnement Auvergne-Rhône-Alpes, citée par Francetvinfo.

Selon le plan : "Le dispositif de protection des troupeaux domestiques vise à assurer le maintien de l’activité pastorale et d’une manière générale l’élevage en présence du loup". Une des mesures prises est létale. Il s’agit donc de procéder à des "tirs de prélèvement" (dans le jargon, le doux terme de "prélèvement" équivaut à "abattage"). Pour cela, un "arrêté plafond" est prévu.

Selon le plan : "Pour 2017-2018, l’'arrêté plafond' interministériel a été pris le 18 juillet 2017 : le plafond est fixé à 40 spécimens (une interdiction de tirs de prélèvement est effective à partir de la destruction de 32 spécimens)". Le but est de privilégier les tirs de défense en priorisant les tirs de prélèvement.

Ce sont principalement les mammifères adultes qui sont tués. Les tirs sont réalisés pour la plupart par des chasseurs, des louvetiers (bénévoles). La "brigade loup" de l’ONCFS joue aussi un rôle important. Ce quota se base sur un pourcentage (il s’agit d’agir sur environ 10% de la population). Ils sont adaptatifs selon le nombre de loups recensés.

Canis lupus, doux comme un agneau ?

Psychologiquement, le métier d’éleveur pâtit du retour de la bête. Les hommes disent subir de grands stress, des dépressions et que les changements de métier ne sont pas rares. Le pastoralisme serait en danger. L’animal qui rôde crée une montagne de problèmes. Se sentant désemparés, ils cherchent à plaider leur cause.

Dans les discussions entre éleveurs, gouvernement français et Europe, José Bové, militant archi-connu (à tendance écologique), s’est clairement prononcé. Il se range du côté des éleveurs.

L’eurodéputé moustachu tient une ferme concernée dans le Larzac et un argumentaire peu entendu jusqu’ici. La biodiversité ne sortirait pas forcément gagnante du retour de canis lupus dans nos contrées. En effet, le fait que des élevages disparaissent à cause du prédateur, ou même le fait que les troupeaux ovins soient beaucoup moins présents dans la nature (enfermés la nuit, ou circonscrits à de petites aires de pâture), pourrait changer des équilibres. Des espèces animales ou végétales protégées ne sont présentes que parce que les brebis paissent. Pour des éleveurs, le loup ne serait donc pas loin d’être une "espèce invasive" qui mettrait en péril la biodiversité. De plus, l’augmentation des chiens de protection pour garder les troupeaux crée des problèmes avec les personnes habitants ou se promenant en montagne, ainsi que le retour de certaines maladies.

De plus, il y a aussi la question des "chiens-loups ". Ces hybrides déchaînent les passions et eux, ne sont pas protégés par les textes. Et donc, hors quota de "prélèvement"… Ces spécimens craignent moins l’homme. Un temps de chien pour eux car ils sont la nouvelle cible des chasseurs.

Mais leur population s’avère marginale. Selon l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), l’écrasante majorité de la population est constituée de loups "pur jus". Seulement 1,5% serait composée d’hybrides de première génération et 6% d’une génération plus ancienne. Cet argument est donc négligeable.

Véracité des quotas : ce n’est pas la quantité qui compte…

Revenons à nos moutons… le problème, c’est qu’une politique "quantitative" pour l’abattage des loups n’est forcément la bonne manière de résoudre le problème. Pour dire plus clairement, ce n’est pas parce qu’on abat plus de loups, qu’on "sauve" plus de brebis. C’est ce que nous apprennent en outre nos confrères du magazine écologiste Reporterre.

En fait, plus exactement, cela réduirait temporairement les exactions sur l’un ou l’autre troupeau, mais dans le long terme, pas du tout. Et ce serait même le contraire. Explications : les loups sont organisés en meute. Au sommet de l’organisation du groupe se trouve un mâle "alpha". Celui-ci, reproducteur, oriente sa petite meute. Soudée, la meute (souvent composée d’un couple et de leurs rejetons) se sent souvent plus "aguerrie". Les loups chasseront donc plutôt, grâce à l’efficacité de la chasse en groupe, du gibier comme des cerfs ou sangliers (ou même des renards), tout en prenant bien soin de ne pas côtoyer de présence humaine.

A contrario, les spécialistes ont donc observé que les animaux domestiques sont principalement attaqués par des loups "solitaires". Mais dans la meute, si un mâle "alpha" est tué, les repaires se perdent. Et la meute se disloque. Les brebis et autres chèvres n’ont plus qu’à bien se tenir… Alors, pourquoi ne pas simplement tuer des "non- alpha" ? Tout simplement parce qu’il est excessivement difficile de les reconnaître.

"Les loups sont très furtifs, déclare Mathieu Metral, chef de l’unité loup de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement en Auvergne-Rhone-Alpes, interrogé par Reporterre. Souvent, l’observation se fait de nuit, à l’aube ou au crépuscule. On voit l’animal, mais de là à savoir s’il s’agit d’un parent ou d’un jeune." Le consigne serait donc, pour la "brigade loup" de "ne pas tuer le plus gros loup parce qu’on pense que les dominants ont une plus grande taille". C’est donc un peu "au petit bonheur la chance".

Les protecteurs de l’espèce ont une faim de loup

Ce canidé sauvage est une espèce fortement protégée en Europe. Trois textes, excessivement restrictifs, sont en vigueur. Il s’agit de la CITES (La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction), signée par la France en 1973,de la convention de Berne, en 79 (ratifiée en 1989) et de la directive européenne "Habitats". Avec cela, le loup peut dormir sur ses deux oreilles.

Mais des dérogations pour tuer un animal protégé sont possibles. Et ce à trois conditions : que l’espèce soit dans un état de conservation favorable ; que d’autres solutions ne peuvent être mises en œuvre et troisièmement être justifiée, par exemple pour "permettre de prévenir des dommages importants à l’élevage".

Dans le cas du loup sur le territoire européen, le commissaire à l’Environnement précise, dans un discours lors d’une conférence : "Une dérogation est possible dans la 'Directive Habitats' en l’absence d’alternatives et aussi longtemps que ça ne nuise pas à la conservation de l’espèce."

Et c’est entre autres là que le bât blesse pour les partisans d’un abattage plus rigoureux. Sur les trois points, en fait. Les scientifiques estiment en effet que l’espèce canis lupus ne peut être considérée comme "viable", sur le long terme que si elle est composée d’entre 2500 et 5000 individus. C’est le cas en Espagne, par exemple, mais pas du tout en France (rappelons qu’ils sont environ 360 sur le territoire). Génétiquement par exemple, ce n’est pas assez. Pour les dommages importants à l’élevage, nous l’avons vu, il n’y a pas forcément de rapport entre nombre de loups tués et nombre de brebis épargnées.

Stress et stratégies

De plus, d’autres solutions, non-létales cette fois, sont tout à fait envisageables. Vivement recommandées par les institutions européennes, elles le sont aussi par le "plan loup" hexagonal. Toute une batterie d’expérimentations et de procédés a été mise en place. Certaines font l’objet de test quant à leur efficacité.

Ainsi, le plan-loup 2018-2023 nous dit : "Il existe fin 2017 cinq options : gardiennage renforcé, parc de regroupement mobile électrifié, chiens de protections, parc de pâturage de protection renforcée électrifié, analyse de vulnérabilité."

Décortiquons certaines mesures…

Les éleveurs seraient donc aidés grâce au déploiement d’équipes de bergers expérimentés, qui viendront " prêter main forte aux éleveurs (remplacements en cas de problème, recherches d’animaux disparus, mise en place de parcs…)". Il y aurait des équipes de "routine" (au quotidien) et des équipes d’urgence.

Pour ce qui est des chiens de garde, les plus courants sont les patous. Souvent à deux, ils guident et gardent les troupeaux. Mais certains éleveurs les voient peut-être comme trop tolérants avec canis lupus. C’est ainsi que dernièrement, des bergers de la Drôme ont commencé à faire garder leurs cheptels par une autre race de chiens, des kangal. C’est ce qu'explique un reportage de France bleu. Mais la présence de ces kangal, d’un abord un peu moins engageant, gambadant dans la nature, ne rassure pas forcément promeneurs et sportifs louvoyants dans les campagnes du coin…

Le plan nous parle aussi d’analyse. Pour cela, il faut encore mieux connaitre le prédateur. Mieux cerner l’animal permet de mieux endiguer les dégâts qu’il peut provoquer et mieux vivre avec lui. Observation, récolte d’ADN (pour mieux évaluer les effectifs), éthologie, tout un arsenal est proposé.

Le souci avec différentes mesures est que le loup est un animal plutôt intelligent. Il arrive donc facilement à s’adapter aux pièges tendus. Dans Reporterre, un éleveur de brebis dit ainsi :"Comme les mesures de protection - berger, chiens, filets - marchent la nuit, les loups ont trouvé la combine : ils attaquent de jour, dans le brouillard ou pendant l’orage, quand les brebis sont éparpillées en zone boisée. Ils sont plus malins que nous".

Il faut donc mieux connaître et analyser le loup. Et "l’éduquer". Pour cela, une solution pourrait être un "collier" à brebis (ou à chien). Celui-ci, à l’approche de l’animal chasseur, émettrait un répulsif. Tel un réflexe de Pavlov, canis lupus comprendrait au bout de quelques fois qu’il vaudrait mieux ne pas insister dans la zone en question. Notons aussi que les autorités indemnisent les éleveurs victimes des prédateurs.

Dans le plan loup, il est fait état de "montants d’indemnisation, en constante augmentation, ont atteint 3 200 000 € en 2016 (+ 60 % depuis 2013). Ces montants sont corrélés à la croissance de la population de loups, des zones de présence permanente et de l’aire géographique de l’espèce". L’indemnisation prend en compte les pertes directes, les pertes indirectes et les animaux disparus.

Vers une future cohabitation pacifique ?

Du côté de l'Union européenne, on dit qu’on a conscience du problème français. Selon le commissaire à l’Environnement, il faut laisser du temps au temps : "Il est clair que ces problèmes se posent plus spécifiquement dans les régions où les loups sont revenus après une absence de quelques décennies ou plus, et où les pratiques traditionnelles pour organiser et protéger les troupeaux ont été perdues." L'UE est favorable aux mesures de préventions et au système de compensations.

Le commissaire maltais Karmenu Vella, optimiste dans son discours, croit lui aussi au potentiel économique de la présence lupine. Et de citer des exemples où le loup peut aller jusqu’à être bénéfique pour un territoire. Ainsi "en Espagne, la région du nord-ouest de Zamora est devenue une zone importante pour le tourisme animalier". Les visiteurs voulant découvrir le loup à l’état sauvage sont des milliers, et font tourner l’économie locale. "En Italie, dans le Piémont, un label local ('Terre di Lupi' = 'Pays des loups') a été créé pour développer le marketing de fromages et autres produits fabriqués par des fermiers concernés par la présence lupine ". Des excursions sont organisées dans la région et l’attrait touristique est au rendez-vous.

Un animal sous bonne garde

Pour ce qui est de la déclaration du ministre Travert, des tirs d’abattage de loups supplémentaires aux quotas en vigueur vont être très difficiles à justifier. Il faut montrer patte blanche. La volonté de l’institution européenne, conjuguée aux textes ratifiés est de protéger au maximum le carnivore. Des solutions non-létales et d’effarouchement sont privilégiées très fortement par le plan loup français. Si des chasseurs veulent outrepasser les lois et en tuer davantage, ils auront donc sans doute un mal de chien à faire accepter cette volonté.

C’est donc contestable.

Kevin Dero


Retrouvez le "Check Point" dans Europe Hebdo sur LCP et Public Sénat le jeudi à 14h15 et le vendredi à 18h30. Chaque semaine, une déclaration ou une idée reçue passera l'épreuve du "Check Point" une séquence de "fact checking" réalisée par la RTBF, avec le soutien du Parlement européen.