​Paroles de députés confinés : André Chassaigne

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:44

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec André Chassaigne, député communiste du Puy-de-Dôme, et président du groupe Gauche démocrate et républicaine de l'Assemblée. 

André Chassaigne, nous avons appris dimanche, le décès de Jean-François Cesarini, votre collègue député La République en Marche du Vaucluse, des suites d’un cancer contre lequel il se battait depuis de longs mois. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Son décès m'attriste énormément. J'ai pourtant eu peu de contacts avec Jean-François, qui luttait courageusement contre la maladie depuis son élection. Mais j'avais été impressionné par sa détermination à assumer malgré tout son mandat. Je garde, par exemple, en mémoire l'excellent rapport qu'il a produit sur la nouvelle étape de la décentralisation en faveur du développement des territoires, ainsi que ses interventions contre la fracture numérique. Certes chaque mandat apporte la disparition de plusieurs d'entre nous. Mais aucune ne laisse indifférent, encore davantage quand celui qui nous quitte n’a que 49 ans.

Vous, qui avez contracté le Covid-19, comment allez-vous aujourd’hui ?

J’ai eu cinq jours d’hospitalisation au CHU de Clermont-Ferrand, à l’isolement complet, avec un contrôle médical plusieurs fois par jour. Au bout de cinq jours, les symptômes avaient disparu alors je suis rentré à mon domicile. Ma quatorzaine est terminée mais maintenant j’observe un confinement complet en respectant, de façon exemplaire, les mesures barrières comme tout citoyen. Je suis confiné en dehors de mon déplacement quotidien à ma permanence parlementaire, à proximité de mon domicile.

Avez-vous, au sein du groupe GDR, des députés qui ont contracté le Covid-19 et comment vont-ils?

Aucun député du groupe n’a attrapé le Covid-19, sauf peut-être Marie-George Buffet mais elle n’a pas été testée. Elle a subi un confinement complet car elle avait certains symptômes comme beaucoup à la commission des affaires culturelles. Aujourd’hui elle est remise. Elle a même posé une question au gouvernement la semaine dernière. Aucun autre député, ni collaborateur n’a été contaminé.

Comment organisez-vous le groupe communiste pendant le confinement?

Il y a le travail avec les collaborateurs et le travail avec les députés. Pour cela, on a mis en place des visioconférences. L’ensemble des collaborateurs est en télétravail. On a eu la chance d’être opérationnel très rapidement car une collaboratrice avait récemment demandé la possibilité de travailler à distance, ce qui nous a permis de tout de suite disposer d’un serveur commun avec tous les dossiers du groupe, avec un accès aux archives, aux signatures électroniques …on a gagné beaucoup de temps. Ensuite on a généralisé l’usage de WhatsApp à l’ensemble des députés. On communique régulièrement. Depuis ce matin, nous avons eu une dizaine d’échanges sur des arguments, des interrogations et sur notre état d’esprit. On a aussi mis en place une application similaire pour les collaborateurs du groupe qui fonctionne très bien. Chacun a son Whatsapp et c’est très efficace.

Vous avez beaucoup de réunions ?

On travaille par visioconférence avec les collaborateurs le lundi matin. Là, je fais le tour des dossiers avant notre réunion de groupe que nous avons avancée au lundi soir car nous devons faire remonter les questions au gouvernement avant 20h. Et le mardi matin, la conférence des présidents de l’Assemblée nationale se tient aussi par visio. L’activité du groupe est très importante mais les contacts sont plus formels, moins directs. La visio ne peut pas se substituer aux réunions physiques qui sont plus interactives. Ce qui nous manque, ce sont aussi les échanges avec les collègues des autres groupes. D’habitude, nous sommes en contact continuel dans les couloirs ou en commission, là c’est très différent. J’échange par téléphone. Nous avons enfin mis en place des groupes de travail qui ont rédigé les amendements aux projets de loi d’urgence et préparent notamment nos propositions de sortie de crise.

Cette organisation vous convient-elle ?

Nous sommes conscients du fait que la démocratie numérique n’est pas la même que la démocratie du contact humain. C’est une démocratie plus aseptisée. Il ne faut pas que ça donne certaines idées à ceux qui ont une approche d’une start up nation. L’Assemblée doit rester une agora. Nous aimerions par ailleurs que les commissions puissent reprendre leur travail. Je viens juste de recevoir une convocation en visio de la commission des Affaires Européennes avec Amélie de Montchalin pour avoir un échange sur les résultats du conseil européen du 26 mars. C’est une initiative que je salue, prise par Sabine Thillaye (NDLR: la présidente de la commission des Affaires Européennes). Mon groupe souhaite que ça se généralise et qu’on n’en reste pas aux questions au gouvernement. Je suis très attentif à ce qu’il n’y ait pas de réduction de l’activité parlementaire et que la vie dans notre assemblée reprenne plus fortement.

Le député est censé faire la loi et être sur terrain, le Parlement est à l’arrêt et vous êtes confiné, comment exercez-vous votre travail?

Je viens de rédiger un bulletin d’information sur mon site relayé par les réseaux sociaux, où j’explique comment je travaille. La permanence parlementaire se fait par téléphone en lien avec mon équipe en télétravail. Quand je suis saisi d’un problème je le fais remonter par le groupe, comme la distribution de masques au personnel de santé, ou directement auprès d’un ministère ou du Premier ministre. Je fais aussi des courriers comme au Ministre de l’industrie auprès duquel je suis intervenu au sujet de l’usine Luxfer. Il faut nationaliser cette usine de bouteilles d’oxygène qui a fermé en 2019. Je fais aussi remonter les informations par le biais de questions écrites aux ministres. Par exemple le problème de la filière laitière dans ma circonscription ou sur la fermeture des bureaux de poste. Pour les personnes qui ne pourraient pas toucher leurs prestations au guichet, j’ai proposé que les facteurs puissent porter directement l’argent aux gens, à leur domicile. J’essaie ainsi de faire remonter des problèmes concrets et d’obtenir des réponses de bon sens. Pour la pénurie de masques dans les Ephad, je suis intervenu auprès des directeurs des établissements et de l’Agence régionale de santé. Je fais le lien avec l’administration pour toutes les questions qui me sont soumises par téléphone ou par mail. Comme député de terrain j’ai un gros travail qui exige de la réactivité.

Le député doit aussi contrôler l’action du gouvernement. La mission d’information sur l’épidémie de Covid-19 et ses conséquences, qui se met en place à l’Assemblée, doit permettre d’exercer ce contrôle. Comment entendez-vous exercer cette prérogative ?

En conférence des présidents, nous avons demandé que cette mission d’information de suivi du Covid-19 puisse se transformer en commission d’enquête pour que rien ne soit écarté. J’espère que ça se fera. Il faut auditionner le plus largement possible. Comme il y a un nombre restreint de députés par groupe, j’ai demandé et obtenu que les présidents de groupe puissent être membres de droit de cette mission, ce qui a été accordé. Si cette mission n’est pas suffisante ou ne remplit pas ses fonctions de façon satisfaisante, nous nous réservons la possibilité de demander une commission d’enquête en actionnant le droit de tirage de notre groupe. Il y a enfin le contrôle par le biais des questions au gouvernement. Encore faut-il qu’on obtienne de vraies réponses! Lors de la première séance, quand le ministre de la santé a été interrogé sur la pénurie de masques, il nous a répondu: « Tout va très bien Madame la Marquise ». Il faut que les ministres nous apportent de vraies réponses. On nous balade parfois mais on n’est pas des perdreaux de l’année !

Vous avez voté contre les projets de loi d’urgence et l’état d’urgence sanitaire. Ne faites-vous pas confiance au gouvernement pour assurer le maintien de l’Etat de droit ?

Bien sûr qu’on a des doutes. On aurait préféré une concertation permanente. Il aurait été possible, de mon point de vue, de mettre en place une cellule de crise, à côté du Premier Ministre, avec toutes les sensibilités politiques, qui aurait permis d’apporter des appréciations sur ce qui devrait être mis en place. En ce qui concerne le droit du travail, on ne veut pas que les salariés payent de leur personne les conséquences de la crise. On n’est pas tranquille sur la mise en œuvre de ces mesures-là et on travaille au sein du groupe pour en contrôler l’application et faire des propositions. Par exemple suspendre, sur la durée, la réforme de l’assurance chômage. On avait aussi tiré la sonnette d’alarme sur l’hôpital public et demandé un pôle public pour les médicaments. On porte ces propositions depuis longtemps, donc on sera très attentif à tirer les leçons au regard des conséquences de la politique mise en œuvre depuis des années.

Craignez-vous que certaines dispositions du droit du travail par exemple entrent dans le droit commun?

Fort de sa majorité, ce gouvernement est capable de tout. On va être très attentif car on craint que ces dispositions soient prolongées de façon exagérée. On jugera le gouvernement sur ses actes mais on sait bien qu’il est capable de beaucoup d’excès. Il y a un risque réel qu’il prolonge des mesures présentées comme transitoires sous prétexte des conséquences économiques de la crise sanitaire et ce seront toujours les mêmes qui paieront les pots cassés.

Etes-vous satisfait du futur projet de loi visant à interdire aux entreprises, qui auront bénéficié d’une aide de l’Etat pour traverser la crise, le versement de dividendes à leurs actionnaires ?

Là aussi, on jugera sur les actes. Les effets d’annonce on sait ce que ça donne. Je ne me fais pas d’illusions. Tout ce qui peut renforcer le contrôle de la dilapidation d’argent va dans le bon sens mais on n’est pas au paradis des capitalistes bisounours. Il faut que ça aille suffisamment loin et être très exigeant. Il faut penser la société autrement et arrêter cette domination folle de l’argent qui tue notre société.

Quelles leçons pouvez-vous déjà tirer de la crise ?

C’est un système fou avec ses logiques capitalistes qui aggravent la situation et empêchent d’avoir des réponses à la hauteur d’une telle crise. On fait aujourd’hui le constat d’une société qui montre son échec patent dans de multiples domaines. Il y a une prise de conscience qui monte dans la société. Il faut maintenant des changements fondamentaux, des changements systémiques portant un coup au capitalisme et à ses dogmes. Il faut renverser la table.

Propos recueillis par Brigitte Boucher