Paroles de députés confinés : Laurent Saint-Martin

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:43

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Laurent Saint-Martin, député La République en Marche du Val-de-Marne, rapporteur général de la commission des finances de l’Assemblée nationale.

Le député du Vaucluse Jean-François Cesarini est décédé il y a quelques jours des suites d’un cancer, quel souvenir gardez-vous de lui ?

Ce qui m’a frappé, c’est d’abord les nombreux hommages unanimes des députés de la majorité et de l’opposition, car nous sommes tous très attristés de perdre quelqu’un d’aussi dynamique, combatif, et ce toujours avec le sourire. Pour nous, c’est particulièrement triste alors que nous ne sommes pas tous réunis. Il avait ses convictions et se battait très fort pour elles. Il a convaincu beaucoup de députés dans ses batailles politiques, nous n’avons pas toujours été d’accord, mais il avait un gros mérite c’est qu’il faisait tout de façon sincère, et à visage découvert. C’est grande perte pour nous.

Beaucoup de députés ont été testés positifs au Covid-19, et vous comment allez-vous ?

Je vais très bien, je vous remercie. Je suis confiné chez moi depuis une dizaine de jours, depuis le vote de la loi de finances rectificative que j’ai porté à l’Assemblée en tant que rapporteur général du Budget. Concernant mes collègues qui ont contracté le Covid-19, j’ai peu de nouvelles précises, car le secret médical est heureusement respecté.

La loi de finances rectificative a été voté en urgence, il y a 10 jours à l’Assemblée Nationale, vous étiez à la manœuvre alors que les consignes de confinement étaient déjà en vigueur. Comment avez-vous travaillé ?

Venir à l’Assemblée pour siéger avec rien autour de soi, sans presque se parler, sans se croiser dans les bureaux, sans personne dans les salons, avec la buvette et le restaurant fermés, c'était très particulier. Il y avait aussi des moments cocasses quand l’huissier venait nettoyer le micro dans l’Assemblée avant que chacun ne prenne la parole. Je tiens d’ailleurs à remercier l’ensemble des personnels qui ont mis en place de nouvelles règles très rapidement. Ensuite, nous avons respecté les distances en commission, tous à plus d’un mètre d’écart. Dans l’hémicycle, il n’y avait pas plus de trois personnes par groupe. C’était une grosse journée car nous avons enchaîné la commission et la séance ce qui n’arrive presque jamais. C’était l’urgence qui nous guidait. Il y avait un esprit d’union nationale avec des échanges et des points de vue différents mais de l’intelligence sur l’essentiel. Nous avons d’ailleurs accepté des amendements de la majorité comme de l’opposition. J’avais eu des échanges dans des délais très restreints avec les cabinets de Bruno Le Maire, Gérald Darmanin et Muriel Pénicaud. Nous étions en phase avec le fond des mesures à adopter même si on a eu des discussions sur les montants, les clauses de revoyure ou comment le Parlement allait évaluer ces mesures.

Et aujourd’hui, comment exercez-vous votre mandat de député en étant confiné ?

La première initiative que j’ai prise a été d’organiser un Facebook live la semaine dernière avec les personnes de ma circonscription. Plusieurs centaines se sont connectées. Comme l’exercice a été un succès, je vais le rendre hebdomadaire tous les vendredis. Il s’agissait d’un questions-réponses sur les problèmes sanitaires, économiques, sociaux et politiques. Mes concitoyens me contactent également, ainsi que mon équipe, par mail et par téléphone. Depuis ce matin, 9h, je n’ai d’ailleurs pas posé mon téléphone une seule fois ! (NDLR : il est 16h30) J’ai beaucoup de chefs d’entreprise qui m’appellent pour des problèmes de trésorerie, pour savoir si leur société est éligible au fonds de solidarité…Dans ce cas je les renseigne et les mets en relation avec la direction départementale des finances publiques. Quand il y a un besoin ou une situation de blocage je la fais remonter aux administrations concernées ou aux cabinets des ministres. Le rôle du député est, d’être un centre de ressources officielles, de rassurer sur ce que fait le gouvernement, d’avoir un rôle de soutien à la population. Il doit aussi être un facilitateur, c’est pourquoi en cas de besoin je fais l’intermédiaire avec la préfecture et les services de l’Etat. Mais je ne suis pas juste un passe-plat je dois donner des conseils qualitatifs aux citoyens, aux entreprises ou aux associations.

Vous sentez-vous utile ?

Je me sens très utile. En ce qui me concerne c’est particulier car je suis rapporteur du budget et j’ai donc des fonctions qui m’obligent à me positionner sur chaque mesure législative liée à l’urgence économique. J’ai une responsabilité, par ma fonction, sur les mesures à mettre en œuvre. Et puis je reste un député à l’écoute du terrain, c’est cela être utile !

Quelles sont les questions les plus fréquentes que vous posent nos concitoyens?

Les questions les plus fréquentes sont encore aujourd’hui au sujet de la compréhension de la situation sanitaire. Quels sont les moyens alloués à des aides à domicile ? Comment fait-on pour entrer en contact avec un parent en Ehpad ? Y-a-t-il encore des lits en réanimation ? Ce sont des inquiétudes personnelles légitimes. Il y aussi des questions sur la vie quotidienne. Comment mettre sa femme de ménage en chômage partiel ? Et enfin des questions liées à la situation économique, par exemple des entreprises qui ont des besoins de trésorerie pour continuer à faire tourner leur activité.

Travaillez-vous déjà à un autre projet de loi de finances rectificatif ?

Forcément, il faut commencer à y réfléchir. Il faudra que ce soit un projet de loi de finances rectificative d’adaptation en gardant les mesures qui ont bien marché et en réorientant les autres. Il faudra faire preuve d’agilité. Le prochain collectif budgétaire devra anticiper les besoins de relance par l’offre et par la demande. Il est un peu tôt car on ne sait pas quand et comment on va sortir de la crise sanitaire mais il faudra que le PLFR soit en amorce de la sortie de crise. De manière générale, le calendrier est chamboulé. Nous allons devoir nous focaliser sur la gestion de la crise et la relance. A ce stade il n’est pas question d’annuler des projets de loi prévus. Nous verrons plus tard si on les conserve, les réoriente, ou les annule ? Tout cela se réglera à la sortie du tunnel. Nous verrons comment nous sortons collectivement de cette crise. Les retraites, la décentralisation, la dépendance… toutes ces réformes restent pertinentes mais il faudra sans doute les repenser à la lumière de la crise. Le gouvernement prendra ces décisions-là.

Le prochain projet de loi de finances à l’automne sera-t-il un Budget d’exception ?

Ce sera un Budget de sortie de crise qui va financer des politiques publiques et qui aura été impacté par une crise sanitaire, économique et financière majeure. Ce sera donc un budget post crise pour financer l’Etat et la sécurité sociale en 2021. Budget d’exception, oui, pour financer des besoins nouveaux mais non, car les règles de fonctionnement sont inchangées. Nous ferons en fonction des priorités et des besoins. C’est là que sera la différence.

En profitez-vous pour faire des choses que vous ne faites pas habituellement ou avez-vous recréer votre quotidien ?

Pour l’instant j’ai une marée de travail. Je n’ai pas du tout eu l’occasion de reprendre du temps pour moi, pour faire autre chose et, je ne suis pas sûr d’avoir le temps d’y arriver. Dans une autre vie j’aurais profité de cette période pour reprendre des lectures ou du sport d’intérieur mais ça va être dur de trouver ce temps. Quand on est parlementaire on doit être sur le pont. En tant que porte-mesures de l’action publique je dois être en disponibilité permanente.

Quel sera le monde d’après ?

Nous voyons bien les questions que cette crise pose. Notre modèle de production ne convient plus. Il y a des manques dans la production de médicaments ou de masques. Nous ne pouvons pas dépendre de la Chine et du reste du monde pour nos besoins en santé publique. Il faudra relocaliser des emplois. Cette crise aura aussi permis de se rendre compte que les solidarités du quotidien sont indispensables. Parfois nous ne connaissons même pas les gens qui vivent autour de nous, nous ne savons même pas s’ils sont dans la difficulté. Cette crise crée des besoins de solidarité exceptionnels. Enfin l’aspect économique est très important c’est-à-dire repenser la souveraineté européenne et française. Ce n’est pas une négation totale de la mondialisation et des échanges mais, nous avons des faiblesses dans certains domaines et nous devons pouvoir assurer les besoins essentiels quand on est un grande Nation comme la France.

Propos recueillis par Brigitte Boucher