Paroles de députés confinés : Thierry Michels

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:42

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Thierry Michels, député La République en Marche du Bas-Rhin. 

Thierry Michels, comment allez-vous ?

Je vais le mieux possible dans la situation actuelle. Les personnes vivent les choses de manière différente, mais à titre personnel ça va et ma famille va bien. Je suis toutefois inquiet pour nos aînés. Je fais les courses pour ma maman, afin qu’elle respecte le confinement. Ma vie ressemble à celle de beaucoup de gens qui font du télétravail. J’ai trois enfants, dont l’un est revenu vivre à la maison, un autre qui ne va pas à son travail, il n’y a pas que du négatif, c’est un moment pour se retrouver davantage en famille. Mais j’ai évidemment une pensée pour tous les soignants qui travaillent plus encore que d’habitude. Moi, je ne suis pas médecin, je joue mon rôle, sans aller à la rencontre des gens. Nous devons réinventer notre façon de travailler.

Comment faites-vous votre travail de député à distance ?

Toute mon équipe est en télétravail. Pour ma part, j’avais déjà pris l’habitude du télétravail en voyageant entre ma circonscription et Paris. Nous travaillons à distance en organisant un rendez-vous régulier le matin et l’après-midi. Nous partageons les activités. Nous transférons les informations gouvernementales sur les réseaux sociaux et nous prenons beaucoup de contacts téléphoniques avec les forces vives de ma circonscription : les Ehpad, les établissements scolaires, les associations. On prend des nouvelles de tous les gens, on leur demande comment ils vont, on collecte les problèmes et on les fait remonter à travers les groupes de travail et la commission des affaires sociales en particulier pour les Ehpad et les personnes en situation de handicap. Nous travaillons beaucoup avec les écoles, car à Strasbourg il y a plusieurs quartiers d’éducation prioritaire. On essaye de les aider en mobilisant les associations d’aide aux devoirs et en sollicitant des bénévoles. Avec cette crise toutes les inégalités sociales sont quintuplées. On se demande comment on va rattraper le temps perdu, c’est là que le rôle de député prend tout son sens. Le but est de faire remonter les difficultés et de générer des solidarités nouvelles.

Les habitants de votre circonscription vous questionnent-ils sur le déconfinement ?

J’essaie de faire remonter ce que j’entends sur le terrain et de partager ces informations pour bien préparer le déconfinement. Les gens se demandent comment les choses vont se mettre en œuvre concrètement. Dans les REP+, ils ne savent pas comment ils vont accueillir les élèves. Il y a des difficultés qui émergent, des questions pratiques, des besoins d’aides supplémentaires. Je fais remonter ces données par les boucles Telegram et ces remontées vont nourrir les commissions dans le cadre de la mission d’information sur le coronavirus à l’Assemblée. Nous sommes obligés d’inventer de nouveaux processus car rien n’était organisé pour traiter une situation de cette nature. On apprend et on essaie de donner du sens. Il y a énormément de questions sur le masques notamment pour le service à domicile des personnes âgées. Comment en obtenir ? Est-ce que j’en aurai la semaine prochaine ? Il y a de l’inquiétude. Nous sommes amenés à expliquer qu’il y a une pénurie sans créer la panique et on fait remonter les situations les plus difficiles. Nous sommes face à un défi logistique dont l’ampleur n’a pas été réfléchie dans ces termes. Il y a eu de la sidération chez tout le monde, dans le corps médical et ailleurs. On ne pensait pas à quel point ça allait impacter le pays. En Alsace, nous avons été frappés de plein fouet. Ce que nous avons appris dans le Grand Est a servi pour d’autres régions.

Quelle est actuellement la situation dans le Bas-Rhin ?

Nous avons des points réguliers une fois par semaine avec la préfecture donc nous avons vu la vague monter et le système de santé s’adapter. Le nombre de lits en réanimation a été multiplié par 2, par 3, beaucoup ont aussi bénéficié de la solidarité des pays frontaliers. Et puis nous sommes arrivés à ce plateau où le nombre de personnes arrivant en réanimation a fortement diminué. Toutes les personnes qui devaient être soignées l’ont été. Nous avons vécu la mise en place de l’hôpital de campagne, les évacuations sanitaires… La digue, qui a été construite, a tenu et elle a permis de faire au mieux. Nous avons passé ce cap dans les meilleures conditions possibles avec l’abnégation des soignants. En tant que député je suis un spectateur engagé mais dépendant de ce qui a été fait avant. Le système n’était pas prêt au sens logistique mais il était suffisamment solide pour absorber ce choc. Il faudra poser la question des masques. On aurait abordé la crise différemment si on en avait eu suffisamment. Il faudra être plus résilient encore. Je remercie les soignants, les caissières de supermarchés, les travailleurs modestes. Ils ont été et sont encore au rendez-vous, il ne faudra pas les oublier et reconnaitre ce travail et cet engagement.

Comment envisagez-vous le monde d’après ?

Il faudra s’interroger sur la façon dont on accompagne nos ainés dans les Ehpad. On savait qu’on n’avait pas assez d’aidants. On se demandait comment on allait trouver des milliards. Finalement cette crise impose de revoir les priorités. Le travail sur l’autonomie va s’imposer. Il faut intéresser les gens à ces métiers et les valoriser pour les rendre plus attractifs. Moi, qui travaillais sur la réforme des retraites, je me rends compte que ce n’est plus le sujet. Aujourd’hui, la priorité, c’est le grand âge. Il faut travailler sur les solidarités vis-à-vis des aînés et trouver des solutions nouvelles avec la télémédecine. Nous sommes dans un monde où les choses sont cloisonnées, mais cette crise nous montre que des personnes qui n’ont pas le diplôme d’infirmière ou d’aide-soignant font le travail. Cela nous oblige à changer notre façon de penser, à moins mettre les gens dans des cases, cela peut bousculer un certain nombre de choses. Des gens se sont révélés, ils doivent pouvoir conserver ces acquis et accéder à des emplois plus valorisants. Comment on ne revient pas au monde d’avant ? C’est ça la préoccupation. C’est un sacré défi. Est-ce qu’on voit la solidarité qui est née de cette crise ou est-ce qu’on montre les gens du doigt en disant qu’ils n’étaient pas prêts à affronter l’épidémie ? A la fin, on verra si les dirigeants politiques ont été à la hauteur.

Vous étiez l’un des ambassadeurs de la réforme des retraites, cette réforme est-elle abandonnée ?

Je pense que l’ordre des priorités n’est plus le même. Il faut apprendre de cette crise et se préparer au rebond, se préparer pour la prochaine vague. Quand on regardera le sujet du grand âge et de l’autonomie, des besoins dans les Ehpad, on verra la grande disparité suivant les départements. Quand on regardera la situation de l’école, on verra que la fracture scolaire s’est aggravée. La question sera de savoir comment accompagner les enfants en difficulté ? Il faudra des moyens pour l’éducation. Il faudra aussi, bien sûr des mesures d’ordre économique notamment pour les indépendants, les auto-entrepreneurs, etc. Finalement la réforme des retraites arrive désormais au second plan dans l’ordre des priorités. Elle était éminemment clivante. On ne veut pas travailler sur des sujets qui divisent les gens.

Croyez-vous à un gouvernement d’union nationale ?

Je pense qu’il faut qu’on travaille tous ensemble, que tout le monde contribue. Il faut rassembler les gens. Les uns et les autres ont peut-être des avis différents sur la façon de faire, mais on pose tous le même diagnostic. Personne ne conteste le fait que les considérations sanitaires doivent passer d’abord, puis le social et l’économique ensuite. Il y a une relative unanimité sur ce qu’il y a à faire. Personne ne se demande pourquoi on fait ça, mais comment on le fait. Est-ce que cela se fera ? La politique revient au galop, il y a des arrières pensées… Mais pour gouverner il faut être au pouvoir, c’est la démocratie. Il y aura des élections et chacun défendra son projet de société. Est-ce qu’on jugera Emmanuel Macron sur sa promesse de réformer les retraites ou sur la façon dont il a géré la crise ?

Propos recueillis par Brigitte Boucher