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Patrimoine : tout pour Paris et sa région ?

La capitale et sa région capte les deux tiers des ressources de l'État dédiées au patrimoine selon un rapport parlementaire. Une fracture qui pourrait encore s'accentuer dans les prochaines années avec la très onéreuse rénovation du Grand Palais.
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Le Grand Palais va bénéficier d'une rénovation intégrale entre 2020 et 2023, pour un budget pharaonique de 466 millions d'euros. (Paris/AFP)Le Grand Palais va bénéficier d'une rénovation intégrale entre 2020 et 2023, pour un budget pharaonique de 466 millions d'euros. (Paris/AFP)

Le Louvre, Versailles, Pompidou, Orsay... Paris et ses environs jouissent d'une richesse en musées et en monuments sans pareil. Des joyaux à la renommée souvent internationale, hérités de l'histoire comme de la culture centralisatrice de l'État. Cette concentration exceptionnelle a néanmoins un revers de taille : la captation de la grande majorité des crédits alloués au patrimoine, au détriment du reste du territoire.

Élu du Val-de-Marne, Gilles Carrez (LR) s'est penché sur ce quasi-monopole dans le cadre du projet de loi de finances 2019 :

Moi qui suis francilien, il y a une chose qui me choque : on concentre énormément de crédits sur l'Île-de-France.Gilles Carrez, rapporteur spécial de la commission des Finances

Dans son rapport présenté le 23 octobre à ses collègues, il ausculte les crédits du budget "patrimoine" de l'État. Une enveloppe d'environ un milliard d'euros pour 2019 - en légère progression par rapport à 2018 - qui est consacrée principalement aux musées et monuments historiques et, dans une moindre part, à l'archéologie, l'architecture et aux espaces culturels protégés.

Ce budget n'inclut ni la billetterie, ni le mécénat des sites patrimoniaux qui bénéficient parfois d'importantes ressources propres.

Deux tiers des crédits pour l'Île-de-France

À sa demande, le rapporteur a obtenu du ministère de la Culture le pourcentage des crédits consacrés au seul territoire francilien en 2017. Le chiffre est éloquent : 65% des sommes dépensées par l'État pour le patrimoine vont à la région-capitale, soit environ 600 millions d'euros.

Une "fracture territoriale" qu'il faut résorber de toute urgence, alerte Gilles Carrez :

Les plus grands établissements parisiens sont confrontés à des problématiques de saturation, alors que des joyaux de notre patrimoine sont insuffisamment connus, non seulement des visiteurs étrangers, mais de nous-mêmes.Gilles Carrez, rapporteur spécial de la commission des Finances

Surtout, cet écart pourrait encore s'accentuer dans les années à venir, notamment à cause de la rénovation intégrale du Grand Palais à partir de 2020, un site censé accueillir plusieurs épreuves des JO 2024. Le coût de ce méga-projet est estimé à 466 millions d'euros. La quasi-totalité des fonds sera financée par la puissance publique, malgré un don important de Chanel (25 millions d'euros).

À elle seule, la transformation du Grand Palais représente trois fois le montant total des subventions accordées aux collectivités au titre de l'entretien et de la restauration des monuments historiques pour l'année 2019 (145,6 millions d'euros).

Ce projet consommera dès l'année prochaine 50 millions d'euros pour engager les premiers travaux. "Mon inquiétude, c'est que dans les prochaines années, on ait une grande rigidité du budget Patrimoine, car il va être préempté par les très grosses opérations", redoute Gilles Carrez.

La rénovation du Grand Palais serait même un "scandale dont on ne parle pas assez" selon Didier Rykner. Le directeur de la rédaction de La Tribune de l'Art prédit le dérapage budgétaire de ce projet, arguant que le suivi financier "rigoureux" des grands chantiers culturels est loin d'être la règle - comme l'illustrent encore récemment les chantiers dispendieux de la Philarmonie de Paris ou de la Maison de la Radio.

La mission Bern, une goutte d'eau ?

Bien sûr, les monuments parisiens attirent chaque année un flux de visiteurs en proportion aux sommes allouées. Au prix de négliger le reste du pays ? La "mission patrimoine", confiée par le président de la République à Stéphane Bern, doit justement répondre aux besoins de 250 sites patrimoniaux situés partout en France.

Mais si le loto du patrimoine, lancé pour l'occasion, a rencontré un réel succès, il ne devrait rapporter "que" 20 millions d'euros cette année. L'annonce récente d'un déblocage supplémentaire de 21 millions d'euros par le ministère du Budget devrait permettre de doubler la mise.

Toutefois, ces montants, aussi précieux soient-ils pour le patrimoine local, sont à comparer avec d'autres chantiers en cours. Par exemple, la simple rénovation de la "chenille" du Centre Pompidou - le grand escalier de verre extérieur qui mène jusqu'au toit - coûtera la bagatelle de 19 millions d'euros...

Après quarante ans d'existence, le musée doit profiter ensuite d'un lifting intégral pour un montant de 170 millions d'euros. Mais le début des travaux, prévu durant cette législature, devrait être reporté faute de marges de manœuvre budgétaires.

L'argent serait pourtant facile à trouver, "ce n'est qu'une question de volonté", pense Didier Rykner. Il cite deux idées : d'une part, pérenniser et amplifier le loto du patrimoine, d'autre part, instaurer une augmentation "indolore" de la taxe de séjour pour faire financer les restaurations par le tourisme. "Il ne faut pas oublier qu'un euro pour le patrimoine, ça peut rapporter beaucoup plus !", rappelle-t-il.

L'exception Villers-Cotterêts

Des projets ambitieux existent aussi, loin de Paris, comme le château de Villers-Cotterêts, dans l'Aisne. Un lieu qui a vocation à devenir le "laboratoire de la francophonie à l'horizon 2022". C'est en tout cas le souhait exprimé par Emmanuel Macron en mars dernier.

Gilles Carrez juge le projet intéressant, d'autant plus que le château construit par François Ier est actuellement "dans un état déplorable". L'enveloppe des travaux est estimée à 110 millions d'euros, mais le plan de financement "manque à ce stade de précision", regrette le rapporteur. L'occasion en tout cas de prolonger la tradition, bien réelle, des grands projets culturels menés à bien ces dernières années en région, du Louvre-Lens au Mucem en passant par le Centre Pompidou-Metz.