INTERVIEW. Face à l'affaire Thélyson Orélien, accusé d'avoir eu recours à une intelligence artificielle pour rédiger son roman, la vice-présidente de la commission des affaires culturelles, Céline Calvez (Ensemble pour la République), propose de mieux encadrer l'usage des IA dans un cadre artistique et de sanctionner financièrement les auteurs qui ne font pas preuve de transparence en la matière.
Thélyson Orélien a-t-il écrit son roman, C'était ça ou mourir (Grasset), récompensé du prix Fnac en début de semaine, à l'aide d'une IA ? La question ébranle le monde littéraire : l'Académie Goncourt a choisi, ce vendredi 25 septembre, de retirer de sa première sélection un roman qui est "selon toute vraisemblance très largement le produit d'une intelligence artificielle".
Face à un bouleversement technologique majeur, que peut, et que doit faire, le législateur ? La vice-présidente de la commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblée nationale, Céline Calvez, a avancé des pistes* au cœur de l'été : la députée Ensemble pour la République a publié un rapport d'information nommé "Comment l'intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture". Favorable à davantage de transparence, l'élue explique à LCP pourquoi elle est hostile à l'idée d'interdire l'utilisation des IA dans la création artistique.
LCP : Que vous évoque cette polémique Thélyson Orélien ?
Céline Calvez : S'il a vraiment utilisé une intelligence artificielle, je pense qu'il a rompu son contrat de lecture en ne le disant pas dès le début. J'ai son livre depuis lundi, je ne l'ai pas encore lu, mais je me dis que je ne vais pas l'apprécier de la même façon que si je l'avais lu avant les accusations. Je vais essayer de l'apprécier pour ce qu'il est, mais je ne pourrais pas défaire mon cerveau de cette tentation d'essayer de repérer si des passages ont été rédigés à l'IA. L'expérience de la lecture sera entravée.
Cela pose la question du statut de l'œuvre : une œuvre peut-elle avoir été créée avec l'aide de l'IA dans un processus long et interactif ? Moi, je pense que oui, la réponse contraire reviendrait à disqualifier beaucoup d'œuvres, notamment dans le domaine de la photo. Un traitement photo qui utilise l'IA ne me choque pas, par exemple.
Faut-il interdire l'utilisation de l'intelligence artificielle dans le domaine culturel ?
Je trouverais dommage que cette affaire finisse par condamner le goût des lecteurs pour tout ce qui pourrait être fait avec de l'IA. Dans le domaine de la musique, certains auteurs nous disent utiliser des logiciels d'IA depuis des années, pour isoler une rythmique, pour affiner un son...
Cette affaire me fait penser aux travaux de notre mission d'information, où nous avons interrogé l'auteur Raphaël Doan, qui revendique son utilisation de l'IA en tant qu'écrivain. Il n'a aucun problème à expliquer avoir rédigé Si Rome n'avait pas chuté (Passés/Composés) en établissant lui-même le scénario, tout en ayant confié des passages d'écriture à plusieurs systèmes d'IA, mais sous sa supervision.
C'est là où il y a un danger avec la polémique de cette semaine : on rejette toute utilisation de l'IA, comme si cela était une tâche indélébile. Ce n'est pas du tout la même chose d'utiliser un simple prompt pour générer un bouquin de 400 pages sans qu'il n'y ait d'apport créatif, ou de faire des allers-retours entre l'humain et la machine, comme on le ferait avec un sparring-partenaire, en demandant par exemple des suggestions pour éviter des répétitions, trouver le bon rythme. C'est pour cette raison que je n'ai pas proposé d'interdiction dans mon rapport.
Que faut-il faire alors pour éviter une perte de confiance entre les lecteurs et les auteurs ?
Je prône une plus grande transparence des auteurs sur leur utilisation de l'intelligence artificielle. S'ils n'indiquent pas qu'ils ont utilisé une IA dans leur processus de création et qu'on découvre qu'ils l'ont fait, ils pourraient, par exemple, perdre tout ou partie de leurs droits d'auteur. On demande beaucoup de transparence aux fournisseurs de modèles d'IA sur le type d'œuvre sur lesquelles ils ont entraîné leurs modèles. Cette exigence est juste, mais on peut se poser la même question sur le processus créatif des auteurs et des artistes.
Je ne suis donc pas contre l'usage de l'IA, j'encourage même à l'utiliser parce que cela permet d'explorer de nouvelles choses comme dans les arts visuels, où les utilisations sont assumées, expliquées et documentées. Cette manière de faire permet de prévenir d'éventuelles accusations et de prouver, si nécessaire, que tout cela fait partie d'un processus créatif.
Vous proposez aussi d'exclure les contenus entièrement générés par IA du bénéfice des aides à la création et des régimes fiscaux et sociaux dérogatoires...
Avec l'IA, vous avez une multiplication des contenus culturels : il y a de vraies œuvres et des contenus qui n'apportent pas grand chose. Il ne faudrait pas que ces derniers captent la valeur et entrent en concurrence avec les productions des véritables artistes. Si on rémunère à la même hauteur les oeuvres artistiques et des contenus créés en quelques secondes et à bas coût, cela ne va pas encourager le processus créatif.
La question est donc de savoir à partir de quel moment une œuvre est totalement générée par IA. Aujourd'hui, il existe encore une définition de l'œuvre qui est basée sur l'originalité et c'est bien au juge de pouvoir déterminer à quel moment, dans le processus créatif, il y a eu de l'originalité.
Faut-il légiférer rapidement ?
On se pose toujours la question de savoir s'il faut agir au niveau français ou au niveau européen. Par exemple, ma proposition de réduire les droits d'auteur pour certains contenus générés par IA relève plutôt du droit européen, elle fait écho à la directive droits d'auteur de 2019.
De plus, depuis le mois d'août et le règlement IA, il y a une obligation pour les fournisseurs d'IA d'étiqueter explicitement les contenus générés ou modifiés par leurs systèmes. Il faut peut-être en tirer les conséquences en se demandant si l'on force les plateformes de streaming de musique ou les distributeurs de livres à informer eux aussi le public en cas d'utilisation de l'IA. C'est ce que fait déjà Deezer, ce que va faire de plus en plus Spotify, mais ce n'est pas la loi qui les y a forcés, ce sont eux qui se sont saisis du sujet.
Et au niveau français ?
On doit s'inscrire dans un ordre de priorité. On parle déjà beaucoup de la loi sur la présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielle (ce texte prévoit qu'en cas de litige c'est aux fournisseurs d'IA de prouver qu'ils n'ont pas entraîné leur modèle avec une oeuvre, ndlr). Mais ce texte est mis sur pause à l'Assemblée nationale.
Ouvrir un autre champ, avec de nouvelles propositions, une nouvelle loi, alors qu'il ne nous reste que cinq mois de travail parlementaire avant la levée de la session (fin février en raison de l'élection présidentielle, ndlr) me paraît difficile. Mais je ne doute pas que cette semaine marquante pour l'histoire de la littérature amènera des réponses qui iront au-delà de mes préconisations dans le rapport, car on est dans un champ assez neuf, assez bouleversant.
Les principales propositions du rapport "Comment l'intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture" :
- soutenir davantage le développement des IA françaises proposant des solutions techniques aux industries culturelles et créatives ;
- inscrire dans la directive SMA l’obligation pour les plateformes et les services de réseaux sociaux en ligne de permettre à leurs utilisateurs de limiter ou de refuser leur exposition à des contenus entièrement générés par IA ;
- encourager et soutenir les initiatives sectorielles de développement d’outils de détection des contenus générés par IA ;
- instaurer, au sein de chaque secteur culturel, l’obligation pour les auteurs de déclarer leurs usages de l’IA, avec perte de droits d’auteur en cas de fausse déclaration ;
- exclure les contenus entièrement générés par IA du bénéfice des aides à la création et des régimes fiscaux et sociaux dérogatoires ;
- moduler les aides à la création en fonction du respect des bonnes pratiques relatives à l’IA édictées par le ministère de la Culture et ses opérateurs.