Issus d'une culture politique façonnée dans l'après-guerre, les seniors ont longtemps cultivé une défiance vis-à-vis de l'extrême droite. Depuis 2022, leur comportement électoral tend à s'aligner sur la population générale, et les opinions favorables au Rassemblement national connaissent une hausse nette. En raison de leur participation importante aux suffrages, cette tendance pourrait être un paramètre clé de l'élection présidentielle.
Près d’un Français de plus de 65 ans sur trois se dit prêt à voter pour l’extrême droite - et c'est une nouveauté. Longtemps, Marine Le Pen a obtenu de moins bons scores chez les électeurs de cette génération que dans le reste de la population. À six mois de la présidentielle, l'écart se resserre : les Français de plus de 65 ans sont désormais 32% à être prêts à glisser un bulletin "Le Pen" dans l'urne. En 2024, une étude de la fondation Jean-Jaurès estimait que le vote pour le parti d'extrême droite avait doublé dans cette population, en seulement deux ans.
Initialement, une large frange des personnes nées dans l'après-guerre entretenait une défiance vis-à-vis de l'extrême droite, rappelle Luc Rouban, directeur de recherches émérite au CNRS. Il nuance, dans le même mouvement : la notion de "seniors" ne fait pas grand sens, dans la mesure où les comportements de vote varient entre les personnes âgées de 60 à 70 ans et celles de plus de 70 ans, qui sont moins perméables à l'argumentaire d'extrême droite.
Stéphane Fournier, directeur de l'institut de sondage Cluster 17, abonde : "Le stigmate vichyste s'est érodé au fil des générations", formant une césure entre les personnes nées avant 1954 et les suivantes. Si les Français qui ont vu le jour dans les années 1960 soutiennent le Rassemblement National pour 35% d'entre eux, ils ne sont que 26% parmi les plus de 70 ans. Autrement dit, toute analyse des "seniors" agrège des moyennes sur le comportement d'une classe d'âge, et non d'un groupe social homogène.
Pour Luc Rouban, le RN a bénéficié de deux tendances parallèles auprès des plus de 60 ans : l'affaissement des partis traditionnels, et particulièrement de la droite républicaine (qui bénéficiait historiquement du vote des retraités) et la captation de l'héritage gaullien par Marine Le Pen. "Il existe une nostalgie terrible pour le gaullisme chez les retraités", juge le chercheur du Cevipof. Selon lui, l'orientation néolibérale adoptée par Les Républicains (LR) a également été "une erreur fatale", qui a poussé l'électorat âgé et conservateur davantage sur sa droite - l'option centriste ayant périclité.
Stéphane Fournier complète : "La rupture affichée de la présidente du RN avec l'antisémitisme a produit des effets sur les générations contemporaines du marinisme", lui permettant de bénéficier d'un "effet d'aubaine" vis-à-vis du vote conservateur, alors que les formations traditionnelles s'effritaient. "La force va à la force", conclut-il d'une formule.
Le directeur d'études pour Cluster 17 avait par ailleurs analysé le vote des seniors comme porté par la question identitaire, dans la mesure où les valeurs de cette classe d'âge sont "plus conservatrices que la moyenne des Français, notamment sur les questions relatives à l'Islam". Or, le RN est devenu "propriétaire" de ces questions dans l'espace public, au fil des ans.
Les électeurs seniors sanctionnent enfin les discours de rupture. En effet, ils concentrent plus de patrimoine que le reste de la population et dépendent de la stabilité du système, en raison du fonctionnement des retraites par répartition, par exemple. Le RN capitalise sur ces sensibilités : fin 2024, le Premier ministre Michel Barnier avait été censuré après avoir proposé de modérer l'indexation des pensions de retraite sur l'inflation. De manière éloquente, le 30 octobre 2026, le député RN Laurent Jacobelli invitait à indexer systématiquement les retraites sur le niveau des prix.
Des électeurs soutiennent enfin le RN pour rejeter stratégiquement ce qu'ils identifient comme la nouvelle radicalité : Jean-Luc Mélenchon. "La France Insoumise a remplacé le Rassemblement National au musée des horreurs politiques", estime Luc Rouban.
Derrière ce panorama, l'adoption diffuse du RN chez les seniors vient bousculer l'élection présidentielle de 2027, de manière arithmétique. Les plus de 65 ans représentent 22% de la population française, mais parfois plus de 40% des votants aux scrutins. Ce poids s'explique à la fois par leur mobilisation constante (bien qu'en légère décrue) et par l'abstention prononcée chez les plus jeunes.
Enfin, leur centralité électorale provoque, éventuellement, des déséquilibres en matière de politiques publiques. Le président du Conseil d'orientation des politiques de jeunesse (COJ), Hugo Huet, s'alarmait début 2026 : "Depuis plusieurs décennies, un déséquilibre massif d'investissement public se creuse entre les générations. Alors que les dispositifs jeunesse voient leurs budgets s'amenuiser au fil des lois de finances, les dépenses consacrées aux retraites sont en augmentation (près d'un quart de la dépense publique) du fait notamment du vieillissement démographique".
Ainsi, au soir du premier tour, il faudra scruter le vote des plus de 65 ans. Si leurs intentions se confirment, Marine Le Pen pourrait trouver une part des voix qui lui avaient fait défaut historiquement.