La coordination des gilets jaunes a annoncé, ce jeudi 29 octobre, l'interdiction par la préfecture du "rassemblement casserolade" auquel elle avait appelé devant l’Assemblée nationale vendredi soir. Alors que des concerts de casseroles auront tout de même lieu en province, cette pratique contestataire, qui s'inscrit dans une histoire longue, avait déjà ressurgi lors de la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023.
Les casseroles ne résonneront pas sous les fenêtres de l'Assemblée nationale. La coordination des gilets jaunes a annoncé, ce jeudi en fin d'après-midi, que le rassemblement qu'elle prévoyait d'organiser "pour la défense des libertés publiques" avait été interdit par la préfecture de police de Paris. Faisant savoir que les autorités proposaient comme alternative la "place des Invalides, à plus de 500 mètres" du Palais-Bourbon, la coordination a indiqué : "Nous refusons puisque nous souhaitions alerter sur les revendications du mouvement social". précisant que s'"il n'y aura pas de casserolade à Paris ce vendredi, il y en aura en province".
Un communiqué publié dimanche dernier appelait à un nouvel acte de manifestations le samedi 31 octobre, et "en prélude, dès le vendredi 30 octobre, (...) à un rassemblement casserolade devant l'Assemblée nationale, de 18 h à 21 h, et à une casserolade à 19 h partout en France".
Derrière cette coordination des gilets jaunes, figure notamment Benjamin Ball, déjà à l'initiative du mouvement "Bloquons Tout" en septembre 2025 et co-organisateur des Marches "pour le climat et la justice sociale" en septembre 2026. Il est cette fois à l'origine de la plateforme 17octobregiletjaune.net, qui a appelé dès le 24 septembre à une convergence des différentes luttes sociales, dont celles des lycéens et contre la vie chère.
"Il y a une colère dans ce pays. Elle monte dans les lycées et dans les facs, sur les ronds-points, dans les quartiers, dans les champs et sur les lieux de travail", écrivent les membres de la coordination, estimant que "cette colère n'est pas entendue". Ils avaient donc choisi les casseroles pour faire du bruit.
À quand remonte cet usage politique d'un objet domestique ? "La généalogie lointaine des casserolades remonte à un âge non démocratique, dans les années 1830", relate l'historien dix-neuvièmiste Emmanuel Fureix. Le professeur à l'Université Paris-Est-Créteil indique qu'"elles permettent alors de contourner la restriction des libertés publiques et l’absence de droit de vote".
Une pratique qui emprunte elle-même à une autre tradition, celle du charivari, observé en France depuis le 14e siècle, et qui consiste le plus souvent en un cortège dans lequel des passants font un bruit assourdissant et désordonné à l'aide d'objets détournés de leur usage traditionnel, comme des ustensiles de cuisine. Le charivari était notamment pratiqué pour "humilier par le bruit les veufs remariés avec des jeunes filles", explique Emmanuel Fureix. Au XIXe siècle, "les libéraux - alors à gauche -, se saisissent de ce vieux rite coutumier pour lui donner une tournure politique. On applique la même méthode aux députés ou aux autorités (préfets, évêques) jugés corrompus ou réactionnaires", raconte l'historien.
Ayant appelé à "un rassemblement casserolade devant l'Assemblée nationale", les termes de l'appel des gilets jaunes, qui mettent en avant la défense des libertés publiques, s'avèrent assez conformes aux caractéristiques de cette tradition contestataire. Au XIXe siècle, "le soir tombé, à coup de sifflets, chaudrons, tambours, trompettes, la foule protestataire s’assemble sous les fenêtres de l’homme politique visé", relate Emmanuel Fureix, ajoutant qu'étaient "en particulier touchés ceux qui [avaient] trahi la cause qu’ils étaient censés défendre à la suite de la révolution de 1830". Un "rite de vigilance civique" qui, s'il s’estompe après 1848 et l’adoption du suffrage universel masculin, réapparaît de manière cyclique.
Cette pratique a même essaimé dans le monde entier, et s'avère souvent concomittante de troubles économiques et sociaux, comme dans l'Argentine de 2001. "Aujourd’hui les casserolades empruntent plus explicitement à un répertoire récent, qui s’est globalisé autour du mouvement des places en réaction à la crise de 2008 et aux politiques d’austérité", indique Emmanuel Fureix.
En France, les casseroles ont récemment été sorties de leurs cuisines à l'occasion de la contestation contre la réforme des retraites de 2023. Il s'agissait notamment de se faire entendre lors de déplacements de ministres, ou comme le 17 avril 2023, d'organiser la casserolade au moment même d'une prise de parole télévisée d'Emmanuel Macron. Cette fois, c'est le pouvoir législatif qui aurait dû faire les frais d'un concert de constestation. L'appel d'origine ayant appelé, au-delà de l'Assemblée nationale, à se rassembler "devant les permanences des parlementaires", quelques échos pourraient malgré tout se faire entendre aux oreilles des députés.