"Nous avons été livrés aux casseurs": devant les députés, les commerçants évoquent leur "solitude" face aux pillages du 17 octobre

Actualité
Image
Les représentants des commerçants touchés par les violences du 17 octobre ont été auditionnés à l'Assemblée nationale.
Les représentants des commerçants touchés par les violences du 17 octobre ont été auditionnés à l'Assemblée nationale. LCP
par Maxence Kagni, le Mercredi 4 novembre 2026 à 19:09

La commission des lois, transformée en commission d'enquête sur les violences du 17 octobre, a auditionné ce mercredi plusieurs représentants des commerçants touchés par les pillages. Ces derniers ont affirmé avoir été "livrés à eux-mêmes" et craignent que les assurances ne prennent pas suffisamment en charge les pertes subies.

Johanna Benedetti, commerçante à Lyon, l'assure : "Nous avons été livrés aux pilleurs et aux casseurs, sans aucun rempart, sans aucun secours, et ce des heures durant." Ce mercredi, la commission des lois de l'Assemblée nationale a auditionné plusieurs représentants de commerçants dans le cadre de ses travaux d'enquête sur les événements du 17 octobre.

Faisant part de leur traumatisme face aux pillages et aux violences qu'ils ont constatés ce jour-là, les commerçants ont dénoncé un manque d'anticipation et fait part de leur "solitude" face à l'absence de forces de l'ordre dans les rues. "Le temps de la reconstruction, aussi bien individuelle que collective sera difficile, long, et de nombreux commerces ne s'en relèveront pas", a expliqué Johanna Benedetti, venue représenter la structure "My Presqu’île – management du centre-ville de Lyon".

Cette journée du 17 octobre a cassé des vitrines mais aussi brisé des vies. Johanna Benedetti

Un sentiment de solitude face aux pillards

Les commerçants auditionnées ce mercredi ont unanimement dénoncé une absence d'anticipation et de communication de la part des autorités. C'est notamment le cas de Marie Bongrand Dhermy, de l'association des commerçants de la rue Beaurepaire, à Paris. La commerçante a expliqué aux députés que la préfecture de police avait autorisé la tenue d'une brocante dans sa rue -située à quelques encablures de la place de la République -, le 17 octobre. "Jusqu'au dernier moment, nous pensions qu'elle n'aurait pas lieu", a expliqué Marie Bongrand Dhermy.

La préfecture de police a confirmé son feu vert le 16 octobre : "Je pensais que ça signifiait que notre sécurité serait également assurée, apparemment j'avais tort parce que je n'ai jamais passé un week-end pareil à Paris", a commenté la commerçante, expliquant n'avoir pas vu "un seul policier de tout le week-end". "Nous avons été un peu sacrifiés", a ajouté Marie Bongrand Dhermy.

"Dans notre secteur, nous avons eu le sentiment de rester seuls pendant des heures", a quant à lui estimé Guillaume Coiffe, représentant une partie des commerçants de la rue Sainte-Catherine, à Bordeaux. Un sentiment partagé par tous les intervenants, quelle que soit leur origine géographique, Nicolas Papazian, de la Fédération Marseille commerces Hauts de Rome, évoquant par exemple des "effectifs de police débordés et impuissants". 

Un manque d'anticipation

Les commerçants sont d'autant plus choqués qu'ils affirment avoir, de leur côté, anticipé les violences de ce 17 octobre. "On était déjà bien informés, de manière non-officielle", a expliqué Guillaume Sicard. Le représentant de la Fédération Marseille centre explique avoir constaté sur TikTok, Whatsapp et Instagram que la journée risquait de donner lieu à des violences. "Si un commerçant est capable d'anticiper et de se préparer, pourquoi est-ce que le gouvernement a failli de manière aussi spectaculaire ?", a demandé Adrien Delattre, dont le commerce est situé rue Montorgueil, à Paris. 

Les personnes auditionnés ont dénoncé un manque de communication de la part des autorités, la Lyonnaise Johanna Benedetti pointant notamment des informations "inexistantes en amont" et "erronées" le jour même. "Nous n'avons pas reçu d'avis d'un quelconque danger", a regretté Denis Geffrault. Ce membre de l'association des commerçants de la rue du Château d’Eau, à Paris, a partagé son "sentiment d'avoir été abandonné et sacrifié".

La tentation de l'autodéfense

Le message de la préfecture de police de Paris, qui a préconisé aux commerçants de renforcer la sécurité de leurs établissements par leurs propres moyens en vue de la manifestation du 24 octobre, a été particulièrement mal perçu : "J'ai pensé que c'était un fake, je n'y ai pas cru", a commenté Denis Geffrault, jugeant impossible de trouver "sous le sabot d'un cheval" 60 000 vigiles pour les 60 000 commerces de Paris. 

Denis Geffrault, qui explique que la lettre de la préfecture de police a créé un "vent de panique", estime aussi que celle-ci est susceptible de mettre à mal le pacte social. Les commerçants pourraient être tentés de ne pas "collecter et redonner la TVA" si la sécurité publique n'est plus assurée : "Quand un bout du contrat part en lambeau, qu'est-ce qu'on fait de l'autre côté?", a-t-il demandé, ajoutant que "quelque chose s'est brisé" et que les effets du 17 octobre seront "dommageables à long terme".

Ce manque de confiance se traduit par une volonté de plusieurs commerçants de s'armer : "C'est un souci, on [en a] qui ont perdu confiance dans l'Etat, dans la police", a expliqué le Marseillais Nicolas Papazian. "Dans les fils Whatsapp, on a des commerçants qui ont dit qu'ils allaient prendre des barres de fer pour se défendre", a commenté Denis Geffrault, expliquant toutefois que ce phénomène était encore "très minoritaire".

Le problème des assurances

Les commerçants ont également jugé les aides proposées par l'Etat insuffisantes : "Peut-être qu'il faudra envisager de les élargir, sans quoi la casse économique sera énorme", a mis en garde la commerçante lyonnaise Johanna Benedetti. "Un report de charges décale une dette, un prêt même à taux zéro doit être remboursé, quant aux assurances, les démarches sont longues et la couverture dépend de chaque contrat", a commenté Guillaume Coiffe.

La réponse des assurances est un sujet de préoccupation majeur : "Il y a très peu de commerçants qui sont assurés pour la perte d'exploitation, tout simplement parce que c'est très cher", a expliqué Johanna Benedetti. La commerçante a expliqué que la multiplication des sinistres dans certaines rues avait entraîné une hausse sensible des franchises, voire des "pertes de contrats d'assurance". 

Johanna Benedetti explique aussi qu'à l'approche de Noël, certains stocks étaient plus remplis qu'à l'accoutumée alors que les assurances peuvent choisir de ne rembourser que la valeur moyenne du stock sur une année. "On n'a jamais pensé, sur une assurance de vol, perdre l'entiereté de la valeur d'un stock", a ajouté Denis Geffrault. En tout état de cause, la journée du 17 octobre laissera une marque profonde, selon Johanna Benedetti : "Ni les aides, ni les mesures prises par l'Etat ou les collectivités ne répareront notre préjudice tant celui-ci va bien au-delà des vitrines et de nos marchandises."