Mobilisation contre la loi Devaquet ou le Contrat première embauche (CPE), adhésion à l'Unef ou à l'UNI, ceux qui siègent aujourd'hui à l'Assemblée nationale sont nombreux à avoir connu un engagement actif dès le plus jeune âge. Pouria Amirshahi (Écologiste et social), Anne-Laure Blin (Droite républicaine), Benjamin Lucas-Lundy (Écologiste et social) et Sacha Houlié (apparenté Socialistes) ont accepté de revenir pour LCP sur une étape déterminante de leur vie militante.
Pouria Amirshahi (Écologiste et social), Anne-Laure Blin (Droite républicaine), Sacha Houlié (apparenté Socialistes), Benjamin Lucas-Lundy (Écologiste et social) : députés, ils se sont tous engagés en politique alors qu'ils n'étaient que lycéens ou étudiants. À l'aune des mobilisations actuelles, ils nous racontent ce qu'ils ont retenu de cet engagement précoce, et en quoi ce dernier continue d'influencer leur identité politique et la manière dont ils se battent pour leurs idées.
Pouria Amirshahi est en classe de seconde quand il s'engage contre le projet de loi Devaquet, en 1986. Du haut de ses quatorze ans, il refuse catégoriquement l'idée d'une sélection à l'entrée des universités, au moment où celles-ci sont justement en train de se démocratiser. S'il vient d'une famille politisée originaire d'Iran, son éveil personnel aux luttes collectives se fait donc dans le bain de la contestation étudiante. Très vite, il devient l'un des porte-paroles lycéens du mouvement, avant d'adhérer à l'Unef quelques années plus tard. "Quand j’arrive à l’université, rentrer à l’Unef était une évidence, ayant milité avec ses membres pendant le mouvement contre la loi Devaquet".
Étudiant boursier et assidu, "syndicaliste dans son milieu et pas seulement agitateur professionnel", Pouria Amirshahi devient président national de l'Unef en 1994. Il obtient notamment une "grande victoire" durant la mobilisation sociale de 1995 avec l'instauration du statut social étudiant.
De cette formation politique qu'a constituée le militantisme juvénile, Pouria Amirshahi a acquis en premier lieu "la croyance dans le rapport de forces, dans les méthodes et la pédagogie de la lutte". "J'ai aussi compris très vite que le nombre et le collectif étaient essentiels à mon engagement", explique celui qui s'est contruit en opposition à ceux, nombreux, qu'il a observés tout au long de son parcours politique, et qui "ne procèdent que d'eux-mêmes".
Être capable de vaincre sa timidité pour monter sur une table et parler dans un mégaphone, se rendre compte que sa propre parole peut avoir un impact sur les autres, c'est ce qui a fait de moi un militant. Benjamin Lucas-Lundy
Benjamin Lucas-Lundy a également connu un engagement lycéen vingt ans après la loi Devaquet, à la faveur du mouvement contre le Contrat première embauche (CPE) de 2006. S'il adhèrera plus tard à l'Unef en tant qu'étudiant, il s'implique plus étroitement au sein du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) qu'il rejoint au moment même de la mobilisation contre le CPE. Lycéen à Amiens, il n'a alors que 16 ans. "Être capable de vaincre sa timidité pour monter sur une table et parler dans un mégaphone, se rendre compte que sa propre parole peut avoir un impact sur les autres, ça a été fondateur pour moi. C'est ce qui a fait de moi un militant", relate celui qui est désormais député des Yvelines.
Anne-Laure Blin est quant à elle passée par l'UNI, pour Union nationale inter-universitaire, qui se revendique comme "le plus grand mouvement étudiant de droite en France". Celle qui s'est avant tout engagée pour soutenir la candidature de Jacques Chirac en 2002, retient de cette expérience l'apprentissage du terrain et la bataille pour ses idées en milieu hostile. Alors étudiante en droit à l'Université Nancy 2, elle a aussi connu la mobilisation contre le CPE, qui lui a permis de constater dans les faits, ce qu'elle qualifie d'"hégémonie" de la gauche dans l'enseignement supérieur.
Et si elle n'était pas elle-même mobilisée contre la réforme voulue par le gouvernement, Anne-Laure Blin n'en a pas été moins active durant le mouvement. "J'ai accepté des responsabilités pour porter la voix des étudiants anti-blocage", relate celle qui a été élue au Conseil national de l'enseignement supérieur et de la recherche (CNESER). Elle se souvient avoir pris la parole dans des AG où sa parole s'avérait ultra-minoritaire, "pour défendre la liberté d'étudier", et avoir alors déposé des recours devant le tribunal administratif de Nancy pour permettre aux étudiants de retourner en cours.
Sacha Houlié, qui comme Benjamin Lucas-Lundy, s'est mobilisé contre le CPE alors qu'il n'était encore que lycéen, a d'abord créé son propre syndicat "Étudiants à gauche", avant de rejoindre l'Unef en 2008. Des luttes lycéennes et étudiantes qui pour lui, ont été très formatrices "en termes d'organisation militante et de démocratie interne". Il se souvient, lors de son année de terminale au lycée du Futuroscope de Poitiers, avoir mené des blocages selon "un modèle très non violent". Chaque action, le plus souvent symbolique et consistant à "brûler des voitures en carton" ou à envahir, toujours pacifiquement, la gare ou l'aéroport, était soumise au vote lors d'AG délibératives. Une exigence démocratique qui reste la boussole de l'engagement du député.
Beaucoup disent convoquer régulièrement l'étudiant engagé qu'ils ont été, quand ce dernier ne se rappelle pas à leur bon souvenir pour les rappeler à l'ordre. "Je pense que c'est ce qui m’a poussé à refuser les mesures d’atteinte aux libertés publiques mises en place par la majorité d'alors", raconte Sacha Houlié à l'époque où il siégeait encore au sein des troupes présidentielles. Avant même qu'il ne tourne définitivement le dos au macronisme en 2024, le député s'était en effet illustré, quitte à faire souvent cavalier seul, en s'opposant à la loi dite "de sécurité globale" de 2020, ainsi qu'à certaines mesures d'état d’urgence sanitaire durant la pandémie. C'est cette même petite voix qui l'aurait décidé à tourner la page du macronisme "quand Renaissance a définitivement officialisé son rapprochement avec la droite", en actant la constitution d'un grand "socle commun" avec Les Républicains, en septembre 2024.
De la même manière, Benjamin Lucas-Lundy dit rester animé par l'exigence du jeune militant qu'il a été, s'efforçant au quotidien de ne pas trahir ce dernier. "Je l'ai particulièrement ressenti lors de ma dernière question au gouvernement", relate le député qui le 6 octobre, n'a pas caché son émotion suite aux propos du Premier ministre qui venait d'être interpellé sur la répression policière visant les lycéens, et sur le cas du jeune Lençois dont la main a été grièvement blessée par une grenade. "Monsieur le Premier ministre, vos réponses sont non seulement ineptes mais inhumaines (...) vous avez perdu la raison, vous êtes devenu fou !", avait-il aussi tempêté, estimant que Sébastien Lecornu, en évoquant un "accident", minimisait les violences.
"Non pas que nous soyons plusieurs dans ma tête, mais c’est comme si le Benjamin d’aujourd’hui avait eu un dialogue avec le Benjamin queue de cheval des années 2005-2006", explique le député. "J’ai pensé que le jeune qui avait perdu sa main, ça aurait pu être moi ou l’un de mes camarades de l'époque, et j’ai véritablement été bouleversé par les réponses du gouvernement".
Son engagement précoce permet en effet à Benjamin Lucas de mieux appréhender les combats des lycéens et étudiants d'aujourd'hui. "Si je devais dire une seule chose aux jeunes qui luttent en ce moment, ce serait de toujours croire en l’engagement collectif, car il permet d’arracher des victoires", martèle celui dont la mobilisation avait fait "reculer un gouvernement" en 2006.
"L'unité, c'est la condition du combat mais aussi condition de la victoire, toujours", abonde Pouria Amirshahi. S'il retient avant tout "la joie" et "l'inventivité" qui s'expriment dans les cortèges actuels, il regrette que "la culture du blocus [ait] pris le pas sur celle de l'assemblée générale". "Nous à l’époque, on ne bloquait pas, on faisait le tour des amphis, on faisait des AG tous les jours", se souvient le député qui met en cause des décisions administratives et judiciaires qui ont participé à cette "culture du blocus", rendant l'extension du mouvement plus difficile.
La vraie différence entre le mouvement d'aujourd'hui et celui contre le CPE, ce sont les réseaux sociaux qui exacerbent tout, à commencer par la violence. Sacha Houlié
Si Sacha Houlié constate de nombreuses similitudes entre la mobilisation contre le CPE et celle actuellement en cours, à commencer par "la spontanéité du mouvement et la diversité des étudiants mobilisés", il voit dans les nouvelles formes d'engagement numérique une différence majeure. Et pas seulement pour le bien du mouvement, le député pointant "les réseaux sociaux qui exacerbent tout, à commencer par la violence". Il regrette également que dans les cortèges, les "casseurs" aient pris de plus en plus de place, nuisant à la clarté des revendications.
Anne-Laure Blin continue de suivre de près ce qu'il se passe dans les universités, toujours aussi attentive au droit des étudiants à aller en cours face à ce qu'elle dénonce comme étant "une minorité de blocage". La députée a d'ailleurs déposé, le 27 mars dernier, une proposition de loi "visant à assurer une meilleure sécurité des biens et des personnes sur les sites d’enseignement supérieur". Alors qu'en l'état actuel du droit, les forces de l'ordre ne peuvent pénétrer dans les universités qu’à la demande expresse du président de l’établissement. Anne-Laure Blin souhaite pouvoir faciliter cette intervention en cas de blocages ou d'occupations illicites, mesure qui au vu de l'actualité, pourrait être débattue à l'occasion d'une prochaine "niche" du groupe Droite républicaine.