L'équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon espère convaincre de nouveaux électeurs en investissant... Facebook, un réseau social pourtant délaissé par la jeunesse. Un choix qui s'inscrit dans une stratégie numérique plus globale, inspirée des méthodes utilisées par les soutiens de Lula, réélu contre toute attente président du Brésil face au candidat de l'extrême droite, Flavio Bolsonaro.
Mais pourquoi donc Antoine Léaument veut-il que les militants insoumis investissent à nouveau Facebook ? Depuis quelques jours, le député de l'Essonne, qui est aussi le responsable de la communication de La France insoumise, demande à celles et ceux qui le suivent sur les réseaux sociaux d'investir Facebook, pourtant qualifié par certains de "réseau social des boomers". "Facebook est l'un des derniers espaces qui nous reste à 'conquérir' sur les réseaux sociaux, ce terrain de bataille était un peu abandonné par nos camarades", explique Antoine Léaument à LCP.
Jean-Luc Mélenchon est très populaire chez les moins de 30 ans : selon un sondage d'OpinionWay publié à la mi-octobre, 49 % des 18-24 ans voteraient pour la candidat de La France insoumise au premier tour de l'élection présidentielle de 2027. Cette jeunesse ultraconnectée est très présente sur TikTok, Snapchat ou encore Instagram mais moins sur Facebook, qui reste pourtant prédominant dans l'ensemble de la population.
Convaincre des personnes plus âgées est au coeur de notre stratégie militante. Antoine Léaument à LCP
"Notre algorithme sur Facebook était moins efficace par la force des choses parce qu'il y avait moins de gens à nous sociologiquement et politiquement mais on est en train, d'un coup, de rééquilibrer la balance positivement", déclare le député de l'Essonne. "Facebook est l'un des endroits où la bataille numérique peut être décisive", a d'ailleurs récemment expliqué le député sur X, regrettant que LFI y manque de "relais".
Les militants insoumis sont donc invités à faire du "micro-militantisme" sur la plateforme : "Ils voient quelqu'un qui met un message raciste, hop ils lui attrapent la veste et ils essaient de le convaincre", explique Antoine Léaument. Mais l'action qui est la plus décisive à ses yeux est celle qui vise à "perturber les algorithmes" afin de "peser" dessus.
Les réseaux sociaux sont calibrés pour rendre plus visibles les messages les plus commentés, les plus "likés", les plus partagés... Antoine Léaument demande aux insoumis de commenter, de "partager avec un petit commentaire", de mettre en signet, ou encore de regarder en entier différents contenus publiés par l'équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon.
Une méthode qui n'est pas nouvelle mais que La France insoumise a choisi de massifier avec le lancement d'un canal de diffusion dédié sur Whatsapp, rejoint par près de 170 000 personnes. Nommé "L'équipe de Mélenchon officielle", ce fil a pour but de donner des "missions" numériques aux personnes abonnées.

"Les amis, besoin de vous sur ce post de la France insoumise. On compte sur vous pour booster au max l'algorithme", peut-on par exemple lire à propos de l'annonce du "Grand meeting" de Jean-Luc Mélenchon ce samedi 7 novembre au Bourget. Parmi les "missions" données aux militants, le repartage de la publication postée sur Facebook est d'ailleurs siglée comme étant la "priorité numéro 1" : elle était, ce lundi, commentée plus de 3 000 fois et partagée plus de 2 000 fois.
Cette nouvelle forme d'action est directement calquée sur la campagne numérique mise en oeuvre par les soutiens de Lula, réélu contre toute attente président du Brésil face au candidat de l'extrême droite, Flavio Bolsonaro. "Cet événement contient des leçons avant l’élection [française] et, précisément, pour l’emporter. À commencer par ne pas laisser les sondages dicter une conduite politique, puisque 10 instituts de sondages sur 11 donnaient Bolsonaro gagnant… et que c’est pourtant Lula qui a gagné", a écrit le 27 octobre dernier Antoine Léaument, dans une note de blog.
Le directeur de la communication de LFI propose de répliquer la méthode utilisée par le député André Janones, "soutien de Lula, et qui a sans doute joué une part importante dans la victoire de ce dernier". Cet élu avait organisé sur Whatsapp un canal de diffusion nommé "L'Armée de Lula" qui est "passé de 50 000 membres à 10 millions entre le premier tour et le second tour" et dans lequel il donnait "des consignes d'action numériques et politiques très précises".
Le canal Whatsapp de La France insoumise va monter en puissance tout au long de la campagne : "On ne peut pas avoir un niveau d'activité sur la boucle qui soit au même niveau que lors d'un entre-deux-tours de campagne présidentielle maintenant, sinon on va saouler les gens", commente Antoine Léaument.
Le député LFI reconnaît que la création de ce canal "officiel" vise aussi à "coordonner" les différentes initiatives militantes "qui partaient un peu dans tous les sens" au lendemain de la victoire de Lula au Brésil. Antoine Léaument évoque en effet une forme "de contrôle, en lien direct avec l'équipe de campagne, tout en gardant l'initiative militante", afin de conserver une "ligne directrice, une ligne politique en accord avec ce que l'on défend".
LFI espère remporter une bataille culturelle plus large, en demandant à ses militants de partager des contenus qui ne sont pas directement liés au mouvement insoumis, comme par exemple "des articles de l'Humanité" : "On peut penser que cela peut avoir un impact sur certaines personnes qui tombent sur ce média-là alors que d'habitude ils ne tombent pas dessus", explique Antoine Léaument, qui veut sortir des électeurs des "bulles de filtre de l'extrême droite".
Cette volonté de convaincre de nouveaux électeurs sur Facebook recoupe une autre stratégie, théorisée par Antoine Léaument sur sa note de blog. Le député, avec d'autres élus LFI, demande aux jeunes de "convaincre leurs parents" : "Cette stratégie s’appuie sur la compréhension du mécanisme de la socialisation inversée : désormais, les jeunes sont devenus prescripteurs de normes sociales pour leurs parents", explique Antoine Léaument dans son post.
"Le but est de sortir d'une bulle politique jeune et insoumise pour aller à l'intérieur d'un endroit qui est la cellule familiale et de convaincre des gens qui vont être plus attentifs avec leurs enfants que s'ils étaient face à un insoumis qui fait du porte-à-porte", analyse auprès de LCP Antoine Léaument.
Le député a fixé six "leçons de Janones" qu'il entend répliquer : parmi elles figurent l'utilisation d'"édits" et de "montages vidéos positifs" pour "donner une image positive du candidat", la "contestation de l'usage des symboles nationaux à l'extrême droite" ou encore la "gamification" de la campagne, à savoir la "transformation en jeu" de certaines activités militantes.
Mais la leçon numéro 2, qui consiste à "invisibiliser l'extrême droite sur les réseaux" a fait l'objet d'un gros couac en fin de semaine dernière. Le média Blik a partagé une vidéo invitant à bloquer les personnalités d'extrême droite sur les réseaux sociaux, reprise par de nombreux influenceurs, comme Arkunir (1,1 million d'abonnés sur X).
Une attitude jugée contreproductive par André Janones lui-même, qui a expliqué sur X n'avoir "JAMAIS dit que les gens devaient bloquer les comptes d'extrême droite" : "J'ai dit qu'ils devraient IGNORER LEURS POSTS", a commenté le député brésilien. "Quand un post apparait et que vous l'ignorez (...) l'algorithme va interpréter ce contenu comme non pertinent", a précisé l'élu.
Bloquer un contenu, au contraire, lui donne des chances de prospérer : "Cela ressère l'audience de l'extrême droite sur sa base, une base qui met des likes, qui partage les posts et donc le pourcentage de personnes qui interragisent avec le contenu peut mécaniquement augmenter", commente Antoine Léaument.
La France insoumise est mise au défi de canaliser une jeunesse militante dévouée mais qui peut commettre des maladresses sur le champ de bataille numérique : "On a fait beaucoup de formations militantes, mais là cela passe à très très grande échelle, c'est génial pour nous mais il peut y avoir des incompréhensions", affirme l'élu, qui ne veut pas critiquer cet élan. "Ce n'est pas grave que des gens aient bloqué l'extrême droite, ce n'est pas gravissime mais c'est mieux de faire autrement", conclut le député.