À huit mois de la présidentielle française, Bruxelles scrute déjà avec inquiétude les propositions des principaux candidats. Budget européen, primauté du droit de l’UE, dette, soutien à l’Ukraine... l’éventualité d’une victoire du RN ou de Jean-Luc Mélenchon alimente les craintes. Au point de transformer la France en maillon faible de l'UE ? Ici l'Europe ouvre le débat, avec les eurodéputés Daniel Freund (Allemagne, Les Verts), Charles Goerens (Luxembourg, Renew Europe) et Andras Laszlo (Hongrie, Patriotes pour l’Europe).
L'élection présidentielle française n'est que dans huit mois, mais elle occupe déjà les esprits à Bruxelles. "[Il n'y a] pas de panique, mais une certaine inquiétude", reconnaît l'eurodéputé allemand Daniel Freund. "Voir que l'extrême droite est devant dans les sondages, qu'apparemment il y a une chance que l'extrême droite et l'extrême gauche arrivent au deuxième tour et que tout le centre, le côté progressiste - les verts, les sociaux-démocrates, les libéraux - n'arrivent pas au deuxième tour, évidemment, cela inquiète pour la France", estime l'élu, qui siège au sein du groupe des Verts au Parlement.
Une fébrilité quant à la possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national ressentie aussi au centre. Le luxembourgeois Charles Goerens (Renew), pointe un "risque important au niveau des politiques institutionnelles". "Je ne sais pas quelle est la position de Mme Le Pen quant à la primauté du droit européen sur le droit national", feint-il de s'interroger. "Je sais qu'elle n'est pas la seule à avoir des doutes sur le maintien de ce principe", reprend-il : "Il y a aussi Monsieur Retailleau... Donc on voit cela avec inquiétude !".
De fait, le candidat Les Républicains envisage de revenir sur ce principe "dans certains cas". Quant à Marine le Pen, l'affirmation de la supériorité du droit français sur le droit européen est un marqueur de son programme politique, déjà soutenu pendant la campagne présidentielle de 2022. Dans ces conditions, Charles Goerens redoute que la France ne prenne ses distances "par rapport aux piliers de la construction européenne qui ont permis de consolider ce que des Français comme Robert Schuman et Jean Monnet ont mis en place".
La perspective d'une victoire possible du RN ne fait cependant pas que des inquiets. Dans le camp eurosceptique, au contraire, les dates de la prochaine présidentielle française, les 18 avril et 2 mai 2027, sont marquées d'une croix blanche. Les alliés du RN au sein du groupe des Patriotes pour l'Europe, en particulier, espèrent une victoire de Marine le Pen, à l'image du hongrois Andras Laszlo : "Nous attendons l'année prochaine un changement en France et un changement, après, dans la politique européenne" assure ce proche de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui estime que la "politique idéologique menée ces dernières années" n'a pas convaincu les citoyens.
Parmi les sujets qui inquiètent en premier chef les Européens, la question du budget. Si Marine le Pen ne remet plus en cause la participation de la France à l'UE, et en particulier à la zone euro, le Rassemblement national, par la voix de Jordan Bardella, a promis, en cas d'accession au pouvoir, de réduire de moitié la contribution de la France au budget communautaire. "C'est tout simplement légalement impossible !" tempête Daniel Freund. "D'ailleurs si la France arrête de payer, l'Union européenne va arrêter de verser l'argent. Donc en fait, les premiers qui vont le sentir, ce sont les agriculteurs français qui ne vont plus recevoir leurs subventions. Et je ne sais pas comment Monsieur Bardella va expliquer à l'agriculture française qu'il n'y a plus d'argent !" souligne-t-il. L'eurodéputé allemand va même plus loin et prévient : "Un pays qui dit «nous on ne va plus payer», c'est une sortie unilatérale de l'Union européenne !". Une perspective qui risquerait, selon lui, de "tuer l'économie française".
Même Andras Lazslo, pourtant allié de Jordan Bardella au sein du groupe des Patriotes au Parlement européen, tempère les ardeurs frontistes : "Il faut un changement avant qu'on puisse parler de la somme nécessaire pour mettre l'économie européenne debout, de nouveau". Il appelle ainsi à ne pas "[mettre] encore plus d'argent (...) dans des politiques qui ne fonctionnent pas", sans avaliser l'idée d'une baisse unilatérale de contribution nationale. Son pays, sous l'ère Orban, ne s'y est d'ailleurs lui-même jamais risqué.
Une contribution française qui pourrait d'ailleurs être fixée avant la présidentielle. La Commission et le Conseil poussent ainsi pour une adoption rapide du prochain budget pluriannuel de l'UE (2028-2034), si possible avant la fin de l'année. Le président du RN et du groupe Patriotes au Parlement européen, Jordan Bardella, s'en est insurgé : "L'idée est évidemment de verrouiller le budget avant potentiellement un changement de majorité en France. Et l'Union européenne poursuit sa politique et sa philosophie profondément antidémocratique" a-t-il déclaré à Politico, le 15 juin dernier. Un mauvais procès selon Charles Goerens : "Ce n'est l'intention de personne de bouleverser le calendrier européen à cause des élections françaises" estime-t-il. "C'est simplement parce qu'on a besoin du financement des politiques de l'Union européenne !".
Le Rassemblement national n'est d'ailleurs pas le seul parti dont les propositions inquiètent les voisins européens de la France. L'annonce, par le candidat LFI Jean-Luc Mélenchon, de sa volonté d'annuler la part de la dette française détenue par la Banque centrale européenne (BCE) a fait bondir dans plusieurs capitales. "On ne peut annuler la dette française en cours auprès de la Banque centrale que si tous les États membres de l'Union européenne sont d'accord, unanimement", tranche Charles Goerens. Un débat qui relève à ses yeux d'une "perte de temps" car Berlin, en particulier, n'y sera jamais favorable selon lui. Face à lui l'Allemand Daniel Freund confirme et va même plus loin : " Ce sera 26 contre un, c'est très clair ! Si Mélenchon est Président, il aura tout le monde contre lui", prédit-il.
Enfin, un terrain de bataille inquiète particulièrement les Européens : l'Ukraine. Que changerait une accession du RN à l'Elysée en 2027 sur ce dossier ? Les partenaires de la France s'interrogent, inquiets notamment des déclarations récentes de leaders du RN, dont Louis Aliot, vice-président du parti, qui s'est déclaré en faveur de l'idée de "couper le robinet" de l'aide française à Kiev, pour des motifs affichés de finances publiques. Un discours cette fois parfaitement repris et appuyé par le hongrois Andras Laszlo : "La guerre en Ukraine pèse lourdement sur l'économie européenne" estime-t-il, appelant à "arrêter cette guerre le plus tôt possible, aussi pour soulager l'économie européenne".
Les conséquences d'une telle décision, si elle devait devenir réalité, alarment particulièrement le Luxembourgeois Charles Goerens, "[cela aurait] un impact désastreux (...) : ce serait une catastrophe de laquelle l'Union européenne ne se remettrait pas de si tôt", prévient-il.
Moins alarmiste, Daniel Freund veut croire qu'un volte-face de la France ne serait pas fatal : "Je pense qu'il y a vraiment une grande unité parmi les Européens, d'autant plus maintenant que Viktor Orban a disparu du Conseil européen. Évidemment, si on perd la France dans cette alliance, ça change quelque chose", admet-t-il, "mais cela ne va pas changer que l'Allemagne, l'Italie, les pays baltes, la Pologne et les autres soutiennent l'Ukraine".
Une solidarité européenne dont Charles Goerens tire cette conclusion : "Je crois que tous les candidats à la présidence française devraient admettre que l'Europe fait partie de la solution".
Retrouvez l'intégralité du débat dans "Ici l'Europe", avec Caroline de Camaret (France24) et Thibault Henocque (LCP).