SÉRIE D'ÉTÉ. En cet été 1994, Edouard Balladur caracole en tête des sondages. La France est persuadée que le deuxième Premier ministre de cohabitation de la Ve République s'installera à l'Elysée, après 14 années de présidence de François Mitterrand.
C'est une scène qui dit tout de cette époque, des années 1990 et du temps qui passe. Elle se déroule sur le plateau de l’École des fans, le 9 octobre 1994. Jacques Martin interroge Tristan, qui se passionne pour "l'étude des champignons" et s'intéresse, "des fois", à la politique : "Moi, je préfère... encore Chirac que Balladur", lance l'enfant, devant une assemblée hilare. Relancé par l'animateur star, le petit pianiste reproche au Premier ministre de "faire des promesses qu'il ne tient pas".
Alors âgé de 65 ans, Édouard Balladur dirige depuis un an et demi le deuxième gouvernement de cohabitation de droite sous la présidence de François Mitterrand. Rien de surprenant à ce que son nom soit cité pendant la très populaire émission des dimanches après-midi de France 2 : le Premier ministre vient de passer l'été 1994 en tête de sondages en vue de l'élection présidentielle de 1995. La plupart des observateurs sont persuadés qu'il deviendra le prochain président de la République.

(Une vidéo à retrouver sur le site de l'INA)
L'ancien député de Paris concentre toute l'attention médiatique. En juillet, 51 % des Français interrogés dans une enquête CSA affirment qu'ils lui feraient confiance comme président de la République. Si le socialiste Jacques Delors le talonne (47 %), Edouard Balladur surpasse Jacques Chirac (36 %).
Ce dernier, maire de Paris, député de Corrèze, président du RPR, n'a pas voulu s'installer à Matignon après la victoire de la droite aux législatives de 1993. Souhaitant préparer librement sa candidature à l'élection présidentielle, Jacques Chirac a donc laissé à son "ami de trente ans", ancien conseiller et ancien ministre de l’Économie, Edouard Balladur, le soin de diriger le deuxième gouvernement de cohabitation. A Balladur Matignon, à lui l’Élysée.
Mais la popularité grandissante d’Édouard Balladur complique la donne : "Les sondages favorables à M. Balladur exaspèrent l'entourage de M. Chirac" titre ainsi Le Monde dans son édition du 20 janvier 1994. S'il était le seul candidat de la droite, Edouard Balladur l'emporterait même, selon la Sofres, avec 52 % des suffrages au premier tour.
64 % des personnes interrogées l'imaginent candidat unique de la majorité contre 19 % pour M. Chirac. Extrait du journal Le Monde, le 20 janvier 1994
Les élections européennes de juin 1994 affaiblissent encore Jacques Chirac : comme le rappelle Le Monde, le socialiste Michel Rocard, battu, ne pourra pas se présenter à l'élection présidentielle. Le président de la commission européenne, Jacques Delors, pourrait être le candidat du PS : or, selon les sondages, Jacques Chirac perdrait au second tour face à Jacques Delors, ce qui ne serait pas le cas d'Edouard Balladur.
En août, le populaire Premier ministre met en scène ses vacances studieuses à Chamonix où, comme le précise une journaliste de France 2, "comme tous les ans, il peut au calme marcher en montagne sans perdre le contact avec Paris". A la fin de l'été, les grandes manoeuvres commencent : le 16 septembre, une quarantaine de députés et sénateurs RPR proches d'Edouard Balladur se réunissent à Matignon, pour un déjeuner organisé par le porte-parole du gouvernement, Nicolas Sarkozy.
Porté par cet élan, Edouard Balladur déclarera sa candidature à l'élection présidentielle le 18 janvier 1995. Une véritable "trahison" dans l'esprit de Jacques Chirac, qui gardera longtemps une grande rancoeur à l'égard de Nicolas Sarkozy, qui a choisi de soutenir Edouard Balladur. Le maire de Paris, isolé, continuera malgré tout de faire campagne sur le thème de la "fracture sociale". De l'autre côté, Edouard Balladur rencontrera des difficultés : "Ses défauts ont été accentués face à la simplicité et à l'aura de Chirac. Faire campagne n'était pas une partie de plaisir pour Balladur", expliquera plus tard à Franceinfo la journaliste politique Michèle Cotta.
Les courbes finiront pas s'inverser : dès mars 1995, Jacques Chirac devancera son rival dans les intentions de vote. Au soir du premier tour, le 23 avril 1995, Edouard Balladur (18,58 %) sera relégué à la troisième place, derrière Jacques Chirac (20,84 %), qui l'emportera deux semaines plus tard face au socialiste Lionel Jospin.
Défait, Edouard Balladur prendra la parole depuis son QG de campagne. Il citera le nom de Jacques Chirac, que la foule s'empressera de huer : "Je vous demande de vous arrêter", lancera alors le Premier ministre, défait, qui demandera à ses soutiens de voter au second tour pour le maire de Paris. Une chute vertigineuse que rien n'annonçait à l'été 1994. A moins, bien sûr, de s'en remettre à la gouaille du petit Tristan.
L'été d'avant présidentielle
A quoi ressemblent les étés qui ont précédé les élections présidentielles ? Quels événements ont bouleversé la campagne avant la période de cristallisation et le verdict des urnes ? Cet été, LCP vous propose de replonger dans les mois qui ont précédé plusieurs scrutins majeurs de la Ve République. Une série pour raconter ces étés où les certitudes d'alors ont parfois été balayées par l'histoire.