Relancée par Gabriel Attal dans le cadre de sa campagne présidentielle, l’idée des "États-Unis d’Europe" traverse les siècles. De Victor Hugo à Winston Churchill, elle porte la promesse d’un continent uni, en premier lieu pour garantir la paix. Mais derrière cette formule se dessinent différents projets politiques.
Gabriel Attal a plaidé jeudi, à Reims, pour des "États-Unis d’Europe", présentés comme le "projet d’une génération". Face à une Europe qu’il juge "attaquée", notamment par la concurrence américaine et chinoise, le candidat à la présidentielle estime que l’Union à 27 "a atteint ses limites".
Ce concept politique est loin d'être neuf. Les penseurs européens ont longtemps envisagé les rapports humains sans enthousiasme, minés par la répétition des guerres et leur obstination à se régler sur le Vieux continent. Mais ces conflits ont aussi donné naissance à des projets utopistes, comme la "paix perpétuelle", conceptualisée par Emmanuel Kant ou le "doux commerce", de Montesquieu. Pour ces auteurs, l’apparition d’institutions imposant leurs règles aux États permettrait de conjurer la fatalité de la guerre. Un avant goût des "Etats-Unis d'Europe", assuré par le développement des échanges marchands.
Parmi ces projets pacifistes, le concept des "États-Unis d’Europe" naît sous la plume de l’abbé de Saint-Pierre, dans son Projet de paix perpétuelle (1713). Le philosophe recommande d’associer les nations, par exemple en déléguant une part de leurs compétences à un “Parlement européen”. Mais c’est Victor Hugo, en 1849, qui ancre la notion dans le vocabulaire pacifiste. À l’occasion du Congrès des amis de la paix universelle, organisé en 1849 à Paris, il prononce un discours sur le "but inévitable" de réaliser les États-Unis d’Europe. Leur formation interviendrait de toutes les façons, selon lui, aussi naturellement que l’union des départements français a donné la France.
"Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure", Victor Hugo.
Mais ses ambitions se heurtent au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851, avant que la guerre ne frappe de nouveau le continent. Winston Churchill offrira une deuxième jeunesse au concept, à la sortie de la Seconde guerre mondiale. À l’occasion d’un discours donné à l’université de Zurich, le 19 septembre 1946, il constate : “Ces horreurs peuvent encore se répéter [...]. Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe”. Ainsi, la construction de cette utopie politique est avant tout pensée en négatif, en réaction à la guerre, pour bâtir la paix espérée à l’avenir.
Derrière les déclarations d’intérêt, il restait à préciser le concept sur le plan pratique. L’artisan central des "États-Unis d’Europe" dans l’après-guerre s’appelle Jean Monnet, commissaire au plan en France, président de la communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Il fonde, en 1955, le Comité d’action pour les États-Unis d’Europe. Il milite pour l’établissement d’un marché commun et d’un organe de nucléaire civil partagé entre les européens (Euratom). Ces institutions sont pensées pour paver la voie à une entité dans laquelle les nations européennes seraient plus étroitement associées.
Mais alors, quelle forme prendraient les États-Unis d’Europe ? À l’image des États-Unis d’Amérique, ses théoriciens envisageaient un État fédéral. Dans ce contexte, le chercheur Jean Baechler a distingué l’État confédéral, qui associe des populations dans une alliance (c’est le cas de l’Union européenne), de la fédération, plus proche d’un État en tant que tel.
Gabriel Attal propose lui "fusion économique et écologique" entre un noyau de pays, soumise à des référendums simultanés, sans créer de pays unique. Les États conserveraient leurs compétences régaliennes, mais les frontières économiques disparaîtraient avec la convergence des impôts, un droit du travail commun et une dette commune. En invoquant Victor Hugo et en saluant Emmanuel Macron, Gabriel Attal entend faire de l’Europe un marqueur de sa campagne.