Au lendemain de la découverte dans le Gers d'un corps étant vraisemblablement celui de Lyhanna, une collégienne de 11 ans disparue depuis le 29 mai, le sujet d'éventuels dysfonctionnements judiciaires a été au cœur d'une réunion à Matignon, en présence du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, et du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, ce vendredi 5 juin, sur fond de nombreuses déclarations politiques. "Il est clair qu'il y a un dysfonctionnement", déplore Emmanuel Macron.
Un déplacement sur le narcotrafic reporté, une réunion organisée à Matignon, des critiques des oppositions, le président de la République qui s'exprime lors d'un déplacement au Monténégro... Devant l'émotion suscitée par la disparition de Lyhanna et au lendemain de la découverte d'un corps d'enfant porteur de vêtements similaires à ceux de la colégienne de 11 ans, l'affaire a pris un tournant politique. La question d'éventuels dysfonctionnements, compte tenu du profil du suspect, était au centre de la réunion de crise organisée, ce vendredi, par le Premier ministre, qui a annulé une visite sur la lutte contre le narcotrafic qui étaient programmée à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) ce même jour.
Depuis le début de la semaine, des révélations sur les antécédents du suspect, Jérôme Barella, ont tracé un profil inquiétant, avec plusieurs signalements ou plaintes, notamment pour viols sur mineure. Il avait aussi fait l'objet de plaintes en 2022 et 2025. La première a été classée sans suite, mais la deuxième était toujours en cours. Cet homme âgé de 41 ans, qui connaissait Lyhanna car elle était une amie de sa fille et qui a travaillé dans l'exploitation agricole où a été retrouvé le corps, a été mis en examen lundi pour enlèvement et séquestration, puis incarcéré.
"Il est clair qu'il y a un dysfonctionnement", a jugé Emmanuel Macron ce vendredi. "Des failles se sont révélées, il faut les clarifier", a exhorté le président de la République depuis le Monténégro. Il indique avoir demandé des enquêtes "très rapides", jugeant que "les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû se passer et c'est inacceptable". Le chef de l'État a par ailleurs apporté la "solidarité et l'affection de la nation tout entière" à la famille de la collégienne.
"Nous avons un système collectif qui doit être amélioré et rehaussé", a encore affirmé Emmanuel Macron, "choqué" par les évènements. Et d'ajoure qu'il ne voudrait "entendre aucun argument de moyens dans cette affaire". "On ne peut pas accepter ce qu'il s'est passé."
Selon une source gouvernementale à l'AFP, la circulaire pénale priorisant les enfants victimes n'a pas été "appliquée par la procureure d'Auch" dans le traitement de plaintes visant le suspect. "Il est nécessaire de poursuivre votre mobilisation concernant les faits commis au préjudice des enfants: les violences physiques ou sexuelles doivent faire l'objet d'une vigilance particulière et d'un traitement prioritaire", indiquait notamment cette circulaire pénale, signée par le garde des Sceaux et diffusée en janvier dernier.
Autour de Sébastien Lecornu, les ministres de l'Intérieur et de la Justice, Laurent Nuñez et Gérald Darmanin, ont fait un "point de situation" sur l'affaire ce vendredi. Selon Matignon, les ministres "ont fait état d’éléments accablants dans la procédure, à tous les niveaux, qui rendent évidemment incompréhensible que le mis en cause n’ait pas été entendu dans le cadre de la plainte de viol déposée en août dernier".
Et tous trois ont tous convenu que l’État devait aussi examiner, pour ce qui le concerne, le fonctionnement de ses propres procédures. "La question est de savoir si tous les signaux d’alerte ont été pris en compte à temps, si toutes les procédures ont fonctionné comme elles auraient dû fonctionner et si les priorités ont été les bonnes", a fait savoir Matignon en fin de réunion. Le Premier ministre a demandé à ce que les premières conclusions de la mission d'inspection lancée mercredi lui soient remises sous 15 jours.
Le garde des Sceaux a, en outre, convoqué tous les procureurs généraux à la Chancellerie lundi matin. Dans un document interne, la direction de la gendarmerie a également demandé de lister toutes les procédures relatives à des affaires sensibles concernant les mineurs et de faire un point sur tous les actes d'enquête, a révélé Le Parisien. La gendarmerie a également rappelé que ces dossiers sensibles d'abus sexuels doivent bénéficier d'un traitement rapide et d'un suivi précis.
En avril, le député du Gers, David Taupiac (Liot) avait alerté sur les difficultés de fonctionnement du tribunal d'Auch, "confronté à une pénurie de magistrats et de greffiers, ainsi qu'à des dysfonctionnements informatiques répétés".
Plusieurs candidats à l’Élysée, potentiels ou déclarés, ainsi que des responsables de partis, ont pris la parole pour questionner des failles de la justice et la question de la prise en compte des témoignages d'enfants. Sur X, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a jugé que l'État avait "lourdement failli". "Notre système judiciaire est une faillite, il faut le réformer en profondeur", a estimé de son côté le patron des Républicains, Bruno Retailleau.
"Il faut créer un véritable principe de précaution face aux violences faites aux enfants", avec une "accélération des procédures" et des "responsabilités clairement établies en cas de défaillance", a pour sa part considéré le leader d'Horizons, Édouard Philippe,
A gauche, la cheffe de file des Écologistes, Marine Tondelier, a dénoncé une affaire "symbole d'un système politico-judiciaire incapable de gérer le sujet des violences sexistes et sexuelles". Et sur FranceInfo, le coordinateur de La France insoumise, Manuel Bompard, a appelé à donner "des réponses politiques à la hauteur pour donner les moyens nécessaires aux enquêteurs sur ces sujets alors que le gouvernement n'a fait que les couper".
C'est un "constat d'échec pour tout le monde", a quant à lui déploré le porte-parole de la Chancellerie, Sacha Straub-Kahn. Sur BFMTV jeudi soir, il a parlé d'un "dysfonctionnement global, probablement de la chaîne de l’État".
(R. M. Avec AFP)