Face aux députés, les deux anciennes ministres de la Santé estiment avoir laissé le pays avec un haut niveau de protection face au risque épidémique. "Il y a une chaîne de commandement claire" assure Marisol Touraine, tandis que Roselyne Bachelot plaide pour la "prévention maximale".
Deux styles, deux couleurs politiques, mais un même discours : oui, la France était préparée à l'éventualité d'une pandémie. C'est en tout cas ce qu'ont soutenu tour à tour, mercredi, Roselyne Bachelot (2010-2012) et Marisol Touraine (2012-2017), qui ont précédé Agnès Buzyn au ministère de la Santé.
Alors que la candidate malheureuse à la mairie de Paris a subi tant bien que mal le feu des questions de la commission d'enquête Covid-19, les deux anciennes responsables de la Rue de Ségur ont levé un coin du voile sur la gestion d'un des ministères les plus importants de la République, puisque les dépenses de santé dépassent annuellement celles de l'État.
Comment piloter une machine aussi lourde que précieuse sur fond de multiplication des crises (environnementales, terroristes, sanitaires) ? "Je trouverais dommageable pour nos concitoyens qu'ils aient le sentiment, sur des sujets aussi sensibles, qu'on ne sait pas qui fait quoi. On sait qui fait quoi !", a énoncé d'emblée Marisol Touraine.
"Même si évidemment une ministre ne va pas compter les ampoules", @MarisolTouraine assure que "on sait qui fait quoi".
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> "Une ministre marque des orientations, prend des arbitrages et est amenée à poser des questions", assène-t-elle#DirectAN #COVID19 pic.twitter.com/uGahyzEsxl
Roselyne Bachelot va plus loin que son homologue : un ministre doit tout savoir dans son périmètre de responsabilité.
"Est-ce qu'être ministre c'est être au courant de tout ? Oui. Si on n'est pas au courant de quelque chose, s'arranger pour le savoir (...). Quand on est en charge de l'Etat et d'un ministère il faut tout connaître. C'est évident", assure @R_Bachelot.#DirectAN #COVID19 pic.twitter.com/LKWEbvgng8
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Deux témoignages à comparer aux propos d'Agnès Buzyn, qui a reconnu n'avoir pas eu connaissance "à son niveau", avant le début de l'épidémie en janvier, des manques en matière de matériels de protection.
Sur la question précise des masques, qui fait tellement polémique depuis le début de la crise, Roselyne Bachelot a rappelé cruellement qu'on ne passe pas commande au moment où le virus circule déjà :
Ce n'est pas au moment que la pandémie démarre qu'on peut se procurer des masques Roselyne Bachelot
À son départ, la ministre de Nicolas Sarkozy a laissé en 2012 un stock d'environ 730 millions de masques chirurgicaux et 483 millions de masques professionnels (FFP2). Quand elle reprend le poste, la ministre de François Hollande décrit "une chaîne de décision et un pilotage clairement identifiés" sur ce sujet. Les deux ministres partagent d'ailleurs le même directeur général de la Santé, Jean-Yves Le Grall, entre 2011 et 2013.
Alors que le stock de FFP2 va fondre sous son mandat car celui-ci est censé être géré au niveau de chaque établissement de Santé à partir de 2011, Marisol Touraine ne reconstitue cependant pas tout à fait un stock d'un milliard de masques. Lequel correspond pourtant à la doctrine en vigueur :
"Oui j'ai commandé des masques. (...) En tout 140 millions", décompte @MarisolTouraine.
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> "J'ai toujours considéré que nous devions aller le plus haut possible vers un milliard."#DirectAN #COVID19 pic.twitter.com/jBC3fRF6xi
Pour sa défense, elle cite les priorités d'alors de son portefeuille telle la reconstitution important de vaccins contre la variole. Elle estime également que le stock de 754 millions de masques chirurgicaux qu'elle laisse à son départ permettait malgré tout de "faire face" en cas de pandémie.
Marisol Touraine assure par ailleurs avoir résisté à la proposition de constituer des "stocks tampons" qui lui a été soumise. Une idée reprise en revanche par Jérôme Salomon, son conseiller santé, lorsqu'il est ensuite devenu directeur général de la Santé d'Agnès Buzyn.
Enfin, la qualité des stocks n'était selon l'ancienne responsable politique pas une question prioritaire dans la mesure où ses spécialistes l'ont assurée qu'ils n'avaient "pas de date de péremption". Quelques années plus tôt, en 2010, un contrôle qualité avait pourtant été décidé par Roselyne Bachelot. Rappelons que l'essentiel du stock a commencé à se constituer dès les années 2003-2005 lors des premiers plans de pandémie grippale.
Ce n'est qu'en avril 2017 que le directeur général de la Santé Benoît Vallet (2013-2017) de Marisol Touraine lancera un appel d'offre qui débouchera sur un audit indépendant et un verdict sévère sur l'état des masques en stock. Un constat dont s'est prémuni l'ancienne ministre en estimant, sans pouvoir le chiffrer précisément, qu'il n'y avait pas "100% des lots à jeter". Et que, à l'instar des masques donnés par des particuliers ou des institutions pendant la crise, ceux-ci auraient pu largement trouver une seconde vie pour protéger le grand public.
"Peut-être qu'il faudrait maintenir des stocks de FFP2, c'est une piste qui peut-être examinée", a toutefois reconnu Marisol Touraine. À la fin de son mandat, il n'en restait presque plus dans les stocks stratégiques de l'État :
Masques FFP2 : "En période normale la consommation de masques FFP2 c'est moins de 10 millions par an", explique @MarisolTouraine. D'où une réflexion à disposer de stocks moins importants alors qu'auparavant il y a eu jusqu'à 700 millions de masques FFP2 en stock.#DirectAN pic.twitter.com/t3cxqVONZk
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Elle explique avoir mené l'enquête depuis quelques semaines pour savoir si les établissements de santé respectaient bien la nouvelle règle de prévoir ce type d'équipement pour son personnel : "Certains hôpitaux ont deux mois de stock pour les opérations courantes, d'autres six mois, d'autres un an mais ils sont rares", a-t-elle rapporté. Preuve que cette exigence datant de 2011 a été très inégalement suivie sur le terrain.
De son côté, Roselyne Bachelot a rappelé qu'elle avait demandé en 2009 au directeur général du travail de "sortir une circulaire" pour équiper les entreprises mais aussi développer la culture du geste barrière. Selon elle, un collègue "référent pandémie" est plus à même de changer les habitudes d'hygiène des salariés qu'un ministre toujours soupçonné de parler "depuis son palais doré" :
H1N1 : @R_Bachelot rappelle qu'elle avait prévu une "continuité économique", enjoignant les entreprises à s'équiper de FFP2
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> Selon elle, un référent pandémie en entreprise est plus à même de développer une culture du geste barrière qu'un ministre "qu'on n'aime pas" pic.twitter.com/Ss3tKwwhWb
Roselyne Bachelot a aussi marqué les esprits en insistant sur le rôle et la responsabilité des élus locaux et des médecins libéraux qui ont pu se plaindre d'être démunis face à la crise du Covid-19. Dans cette tirade repérée par LCP, elle appelle chacun à ne pas tout attendre de l'État et à "se prendre en main" lorsque la situation est critique.
"C'est ça la leçon qu'il faut tirer", a-t-elle lancé aux députés présents dans la salle de commission :
"Qu'est-ce que c'est que ce pays infantilisé ? Il faut se prendre en main ! On attend que le préfet apporte des masques avec une petite charrette ?"
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> @R_Bachelot tonne contre l'inaction de certains élus locaux ou des médecins qui se plaignent d'être sous-équipés.#DirectAN pic.twitter.com/D5dkV78Ssn