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Rachel Kéké et Roxana Maracineanu

7e circonscription du Val-de-Marne : quand une guerrière affronte une championne

Actualité
par Soizic BONVARLET, le Mercredi 15 juin 2022 à 10:12, mis à jour le Vendredi 17 juin 2022 à 10:58

Dans la 7e circonscription du Val-de-Marne, la candidate investie par la Nupes, Rachel Kéké, figure de la lutte victorieuse des femmes de chambre contre la direction de l'Hôtel Ibis Batignolles, est arrivée en tête du 1er tour avec 37,22% des voix. Elle a ainsi devancé la candidate Ensemble, en la personne de l'ex-ministre des Sports, Roxana Maracineanu, qui a obtenu 23,77% des suffrages et qui compte sur le report des voix du candidat LR. 

C'est un match particulièrement scruté. Au second tour des élections législatives, Roxana Maracineanu, ancienne championne de natation devenue ministre, affronte Rachel Kéké, figure des luttes sociales contemporaines. Arrivée largement en tête du premier tour, cette dernière doit cependant faire face au second tour à une concurrente qui peut bénéficier d'un éventuel "vote utile" de la part des électeurs de droite, dont le choix s'était porté le 12 juin sur le candidat Les Républicains, Vincent Jeanbrun (18,32%). Roxana Maracineanu peut de plus espérer trouver une autre réserve de voix du côté des électeurs qui ont choisi El-Mehdi Lemaanni, candidat dissident issu de La République en marche (3,66%) au premier tour. 

Pour faire le plein des voix dimanche 19 juin, celle qui était encore récemment ministre déléguée chargée des Sports a appelé au "front républicain" et à faire "barrage" à "l'extrême-gauche". Un lexique très commenté, puisque la notion de "front républicain" avait jusqu'à présent toujours été employée en regard de l'opposition à l'extrême-droite. "Aucune voix ne doit manquer à la République", a lui-même déclaré Emmanuel Macron, mardi 14 juin, en appelant les Français à lui donner une "majorité solide".

Après la victoire d'Emmanuel Macron, Roxana Maracineanu veut transformer l'essai

Sur le marché de Chevilly-Larue, à J-4 du second tour, Roxana Maracineanu déambule dans l'allée ombragée bordée de primeurs, à quelques mètres seulement de l'équipe adverse. En ce mercredi après-midi, les deux candidates qualifiées ont choisi de se rendre auprès des Chevillais pour les convaincre d'aller voter dimanche. La cohabitation se passe bien, à bonne distance.

Une femme, qui dit avoir voté pour Emmanuel Macron à l'élection présidentielle de 2017, confie à la candidate de son camp qu'elle a été déçue par son premier quinquennat, et qu'elle le trouve "dédaigneux avec le petit peuple". Roxana Maracineanu tente de la convaincre du contraire : "J'ai travaillé quatre ans avec lui, je peux vous dire que ce n'est pas le cas". "Il est à l'écoute, et fait attention aux autres", insiste-t-elle. L'échange est abrégé en raison de la chaleur étouffante, l'habitante du quartier veut rentrer se "mettre au frais". Elle ne promet rien à l'aspirante députée, mais lui assure qu'elle ne votera pas pour la gauche, elle qui a "toujours été de droite". Un autre passant fait également la promesse à la candidate qu'il ne votera pas "pour ceux d'en face", mais relate que sa femme est musulmane, et que tous les musulmans qu'il connaît "y sont allés pour Mélenchon".
Auprès d'un autre flâneur du marché, Roxana Maracineanu argue de son bilan en tant que ministre. Elle évoque la mesure dont elle-même est à l'origine, qui permet aux jeunes bénéficiaires de l'allocation de rentrée scolaire de percevoir 50 euros de réduction pour s'inscrire dans un club sportif.
La candidate file justement la métaphore sportive, expliquant que le moment politique que traverse le pays s'apparente à une "seconde mi-temps", après la victoire d'Emmanuel Macron à l'élection présidentielle, et qu'il s'agit maintenant de donner à l'exécutif "la capacité de gouverner".
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Roxana Maracineanu à Chevilly-Larue
Roxana Maracineanu (Ensemble) au marché de Chevilly-Larue, le 15 juin 2022.
La candidate évoque également celle qu'elle affronte pour ce second tour, assure ne pas être "en concurrence personnelle" avec cette dernière, qui serait en quelque sorte "otage de LFI". Alors que la trajectoire de vie de Rachel Keké est particulièrement commentée, Roxana Maracineanu, née en Roumanie et arrivée en France alors qu'elle était enfant, souligne que son parcours a été "aussi difficile". "Je suis arrivée en tant que réfugiée, migrante en France, avec mes parents, on a dormi dans une voiture pendant des mois, avant de trouver comment s'intégrer et s'insérer dans notre société française. Je pense qu'on n'a pas eu une vie très facile", raconte celle qui considère avoir été sauvée par "l'école républicaine et le sport".
"La France insoumise, l'extrême-gauche joue à mon avis un peu trop sur l'image de Rachel Kéké", poursuit Roxana Maracineanu. "Je me présente à l'Assemblée, je n'y vais pas pour être championne du monde de natation, comme elle ne va pas y aller pour être femme de ménage, on va y être comme députées (...) Mais chacun vient avec son histoire, et c'est pour cela que l'Assemblée est riche".

Rachel Kéké souhaite devenir "la voix des sans-voix" à l'Assemblée nationale

À quelques pas de là, Rachel Kéké, la candidate de la Nupes, soutenue par LFI, distribue aussi ses tracts. Celle qui, à l'issue de 22 mois de mobilisation, est parvenue à arracher un accord historique pour la reconnaissance et la rémuneration des gouvernantes et femmes de chambre de l'hôtel Ibis-Batignolles, a gardé un discours qui fait primer la lutte collective. "Le plus important c'est d'aller voter dimanche. Je ne peux rien faire toute seule", martèle-t-elle aux Chevillais.
Elle s'adresse à un groupe de jeunes filles : "Vous êtes des guerrières, ça se voit, je peux compter sur vous". Un terme, celui de "guerrières", qui a souvent été employé pour qualifier la lutte qu'elle a mené, avec seize de ses collègues, pour faire plier le groupe Accor.
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Rachel Kéké en tractage
Rachel Kéké (Nupes) au marché de Chevilly-Larue, le 15 juin 2022.
"Votez pour une maman du quartier qui parlera la même langue que vous", lance une militante en tendant un tract à deux jeunes qui passent par là, tandis qu'un autre membre de la petite équipe clame : "Rachel Kéké, à l'Assemblée nationale pour faire le ménage, elle a l'habitude !". Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis et cadre de La France insoumise, est également venu soutenir la candidate. "Je pense qu'elle va gagner", dit-il aux journalistes présents. "L'enjeu c'est d'élire quelqu'un comme nous. Si vous avez une Rachel à l'Assemblée, vous aurez ensuite des milliers de jeunes Rachel qui auront envie de s'engager, et c'est ce qui sauvera notre démocratie", considère Éric Coquerel, lui aussi qualifié pour le second tour des élections législatives. Interrogé sur les propos de l'ex-ministre évoquant le "front républicain", il pondère : "Je la connais, je sais quel est son parcours. Si elle en vient à tenir ces propos, c'est avant tout, selon moi, le révélateur de l'affolement de la Macronie".
Le lendemain, Rachel Kéké tracte de nouveau avec son équipe à la sortie d'une école de Fresnes, commune voisine de Chevilly-Larue. Très sollicitée par les enfants, mais aussi par les journalistes, elle accepte les photos, tout comme les interviews, entre deux habitants abordés. Pas impressionnée par le statut d'ex-ministre de sa concurrente, elle se dit confiante pour dimanche, car selon elle, "même les gens de droite sont dégoûtés de la politique du gouvernement".
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Panneau d'affichage Fresnes
Panneau d'affichage situé dans l'éco-quartier de Fresnes.
Rachel Kéké dit avant tout vouloir représenter "les essentiels", ceux sans qui la France n'est pas la France, et fait de l'augmentation des salaires, en particulier du SMIC à 1500 euros, le point crucial du programme qu'elle défend. Une des mesures-phare de la Nupes, qui fait écho à la lutte qu'elle a mené 22 mois durant, et qu'elle a fini par gagner en mai 2021. "Je ne représente pas seulement les femmes de ménage, je représente les agents de sécurité, les salariés de Monoprix, les aides à domicile... Je serai la voix des sans-voix à l'Assemblée nationale", clame celle qui n'est pour l'instant encartée dans aucun parti politique mais qui, en référence aux "métiers essentiels", espère devenir "une députée essentielle".
À l'instar d'Emma Goldman, figure historique de l'anarchisme qui n'envisageait pas la révolution sans danser, Rachel Kéké a déjà prévu, si elle est élue, de "rentrer en dansant à l'Assemblée nationale", car "la danse est synonyme de victoire", puis d'ajouter : "Je dirai aux gens, qu'enfin, tout est possible".