Evénements climatiques extrêmes, usure précoce des équipements, désinformation... Les armées sont en première ligne face au dérèglement climatique. Elles sont aussi de grandes émettrices de gaz à effet de serre et produisent de milliers de tonnes de déchets non recyclés. Alors, comment concilier nécessaire adaptation et enjeux de défense ? Deux députées proposent des pistes dans un rapport présenté, ce mercredi 24 juin, à l'Assemblée nationale.
Alors que la France traverse les journées les plus chaudes jamais enregistrées sur son territoire, quels secteurs pourraient faire davantage d'efforts pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre (GES) ? Parmi ceux rarement mis en avant figurent les armées, dont l'objectif de défense nationale prime sur tout le reste. Pourtant, selon un rapport publié en 2022 par l'organisation Scientists for Global Responsibility, l’empreinte carbone de l'ensemble des armées sur la planète constitue 5,5 % des émissions mondiales de GES - à titre de comparaison, l’aviation civile n'en représente que 2 %.
Par ailleurs, les armées n'échappent pas aux conséquences du dérèglement climatique, entre intensification des catastrophes naturelles et nouveaux risques géostratégiques. C'est pourquoi les députées Sophie Errante (non inscrite) et Murielle Lepvraud (La France insoumise) ont mené une mission d'information sur "les changements environnementaux et les enjeux de défense". Au terme de cette mission, elles ont rendu leurs conclusions ce mercredi devant les commissions de la défense et du développement durable de l'Assemblée nationale.
Comme tous les secteurs, les armées sont confrontées aux impacts du dérèglement climatique, a souligné en préambule Sophie Errante. Le réchauffement de la planète agit comme "un multiplicateur de risques, susceptible d'aggraver des tensions préexistantes autour de l'eau, de l'énergie ou des terres arables", ce qui, à terme, peut "influencer l'engagement des forces et la redéfinition de leurs missions".
Par exemple, la fonte des glaces ouvrira de nouvelles routes géostratégiques dans les pôles, pouvant faire de l'Arctique "une nouvelle zone de conflictualité", a-t-elle estimé. Les vagues de sécheresse et la submersion des zones littorales conduiront quant à elles à des déplacements massifs de population et donc "un accroissement des migrations climatiques", pouvant elles aussi être à l'origine de tensions.
Or, les députées pointent un "risque de sursollicitation des armées" si elles doivent être mobilisées à la fois dans le cadre de catastrophes naturelles - qui seront amenées à augmenter dans les prochaines années - et de conflits de haute intensité. Elles relèvent que les Outre-mer sont particulièrement concernées, alors que la présence des armées y est déjà sous-dimensionnée.
Enfin, les "sujets environnementaux sont également instrumentalisés par certaines puissances à des fins d'influence, parfois dans une démarche de désinformation", alerte Sophie Errante, qui appelle à mettre en place une "stratégie coordonnée de lutte contre la désinformation climatique en cas de catatastrophe naturelle" et à sécuriser les canaux de communication officiels.
Très concrètement, les armées doivent aussi anticiper les effets de la hausse des températures sur les équipements. La direction de l'armement doit recenser les vulnérabilités de nos systèmes d'armes face au réchauffement climatique, préconisent les députées - une démarche d'ores et déjà initiée mais qui doit être poursuivie. En effet, "l'augmentation des températures peut limiter les performances des équipements et accroître leur usure prématurée", a expliqué Sophie Errante (non inscrite), il faut donc systématiser ce questionnement dans "l'innovation, dans la conception et achat des équipements".
L'usure prématurée [des équipements], provoquée par les changements environnementaux, doit être anticipée. Sophie Errante (non inscrite)
Au cours de la présentation du rapport, le député Sébastien Saint-Pasteur (Socialistes) s'est inquiété "de la fin de vie des matériels et le traitement des substances dangereuses qu'ils peuvent contenir", ainsi que du "volume de déchets" produits par la défense. Une préoccupation partagée par les rapporteures. "Des millions de tonnes de munitions obsolètes inutilisables s'accumulent dans les stocks de munitions des armées sans qu'il existe à ce jour de filière industrielle structurée" pour les traiter, a relevé Murielle Lepvraud.
"En 2015, c'étaient 120 000 tonnes de munitions [détenuespar les armées en France] dont plus de 20 000 tonnes en attente d'élimination pour une valeur de 8,5 milliards d'euros", a-t-elle chiffré, rappelant que ces solutions d'élimination se font pour le moment sans récupération des matériaux, par destruction (détonation ou incinération).
"Certains pourraient juger secondaire, voire déplacée, une réflexion [...] sur les conséquences environnementales des activités militaires", a poursuivi Murielle Lepvraud (LFI), s'inscrivant en faux contre cette idée. Face à la multiplication des interventions partout sur la planète, "réfléchir à l'adaptation de nos armées au réchauffement climatique est certes nécessaire, mais pas suffisant : il convient également de mener une réflexion sur l'impact environnemental des conflits et activités militaires", a-t-elle même estimé.
Le coût écologique des activités militaires demeure insuffisamment traité. Murielle lepvraud (La France insoumise)
La députée propose que la France soutienne "la coalition d'États qui portent l'introduction de l'écocide comme cinquième crime intenrational devant la cour pénale internationale" et que les sanctions qui concernent des crimes environnementaux commis par les armées soient mieux appliquées. "Au-delà, la question de la réparation des dommages constitue l'un des angles morts les plus préoccupants de notre droit international", a-t-elle considéré, appelant à ce qu'ils soient eux aussi davantage pris en compte.
Enfin, elle propose la création de "Casques verts" sur le modèle des casques bleus de l'ONU "pour développer une véritable capacité d'asssitance écologique internationale". Cette force pourrait par exemple être déployée en Ukraine pour protéger la centrale nucléaire de Zaporijia.
Cette approche n'a pas fait l'unanimité parmi les députés présents lors que la présentation du rapport. "L'objectif de nos armées n'est pas d'être les plus vertes d'Europe. Leur objectif unique est de défendre la France, ses intérêts stratégiques et la sécurité de nos compatriotes", a relevé Thibaut Monnier (apparenté Rassemblement national), alertant sur le fait que les considérations environnementales ne doivent pas "affaiblir nos capacités opérationnelles". "Nous ne pouvons pas être le seul pays à refuser de déployer nos chars sur des fronts car ils ne sont pas Crit'Air 2 !", a lancé l'élu de la Drôme, en référence à ces vignettes qui indiquent le taux d'émissions des véhicules.