En juin 1978, l'Argentine de la junte militaire organise et remporte sa première Coupe du monde, alors qu'à quelques centaines de mètres des stades des opposants sont torturés. L'ancien international français Dominique Rocheteau, qui avait 23 ans à l'époque, témoigne de ce mondial sous tension dans notre podcast Les matchs du pouvoir.
En juin 1978, tandis que le stade River Plate de Buenos Aires vibre devant 80 000 spectateurs, à 800 mètres de là, dans les sous-sols de l'École de mécanique de la marine, des opposants au régime sont torturés. C'est dans ce contexte que se tient la Coupe du monde argentine.
>> Coupe du monde: les matchs du pouvoir.
Deux ans après le coup d'État du général Videla, l'Argentine accueille une compétition organisée sous une junte responsable de la disparition de près de 30 000 personnes. En France, la mobilisation contre la participation s'organise. Près de 200 collectifs locaux se créent et dix mille personnes manifestent à Paris le 31 mai, soutenues par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre et Marguerite Duras.
Mais l'équipe de France, qualifiée après douze ans d'absence dans la compétition, s'y rend malgré tout. Dominique Rocheteau, alors âgé de 23 ans et international débutant, se souvient de son état d'esprit : "j'avais une prise de conscience par rapport à ce qui se passait là-bas [...] mon idée, c'était d'aller là-bas et parler avec les médias, voir ce qui se passe, dire ce qui se passe."
Sur place, la réalité du pays s'impose. "Il y avait des prisons pas loin des stades où on jouait...", se souvient l'ancien international. Au sein du groupe, l'idée d'un geste symbolique, comme porter un brassard noir, circule entre quelques joueurs, mais ne se concrétise jamais, finalement éclipsée par une autre polémique sur les chaussures Adidas et les primes des joueurs.
Sur le terrain, l'Argentine avance avec l'aide de circonstances très favorables. Face au Pérou, lors d'un match décisif, les Argentins doivent l'emporter par au moins quatre buts pour se qualifier : ils gagnent 6-0, après que l'horaire de la rencontre a été décalé pour leur permettre de connaître au préalable le résultat du match Brésil-Pologne. Rocheteau reste prudent sur ces zones d'ombre : "On peut se poser des questions [...] mais il y avait quand même une grande équipe."
Le 25 juin, l'Argentine bat les Pays-Bas en finale et le général Videla remet lui-même le trophée à son capitaine, Daniel Passarella, sous les yeux du monde entier. Dominique Rocheteau regrette aujourd'hui l'absence d'un geste collectif fort de l'équipe de France. "Si on avait pu faire quelque chose pour montrer notre [position] par rapport à tout ce qui se passait en Argentine...", glisse-t-il. Il pointe aussi la responsabilité première de l'instance organisatrice. "Le premier responsable, c'est la Fifa, qui n'aurait pas dû organiser la Coupe du monde en Argentine."
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