Le Rassemblement national a remporté 16 mairies dès le premier tour des élections municipales. Et le parti présidé par Jordan Bardella reste en lice pour le second tour dans de nombreuses communes. Mais s'il a réalisé de bons scores dans les petites villes et les villes de taille intermédiaire, son score moyen chute drastiquement dans les métropoles.
Mais pourquoi le Rassemblement national est-il si faible dans les grandes villes ? C'est l'une des questions qui se posent à la lumière des résultats du premier tour des élections municipales, avec pour exemple le plus criant le fiasco de la liste de Thierry Mariani à Paris (1,61 %).
LCP a analysé les scores obtenus le 15 mars par les listes menées par le RN et le constat est sans appel : alors que la moyenne du score du Rassemblement national dans les villes de 3000 à 20 000 habitants frise les 30 %, ce score baisse ensuite progressivement, jusqu'à atteindre les 12,4 % dans les communes de plus de 200 000 habitants. Sur les 425 listes* RN en lice dimanche dernier, 16 l'ont emporté au premier tour. Le parti présidé par Jordan Bardella revendiquant jusqu'à 24 victoires en comptabilisant des listes qui se sont présentées sous d'autres bannières que la sienne.
10,9 % à Lille, 7 % à Lyon, Bordeaux et à Strasbourg, 5,4 % à Toulouse... Seules Marseille, où Franck Allisio recueille 35 % des suffrages, et Nice, où Eric Ciotti (liste d'union RN-UDR) recueille 43,5 %, semblent échapper à la règle. "À l’exception des villes du Sud, le RN est en grande difficulté dans les grandes métropoles. Pour un parti crédité de 30 % à la présidentielle, c’est lunaire", estime auprès du Figaro le sondeur Jérôme Fourquet.
"Les métropoles sont des unités urbaines dans lesquelles les ménages précaires sont présents en plus grand nombre" analyse, quant à lui, le politologue Emmanuel Négrier, interrogé par LCP. Le docteur en sciences politiques explique que les quartiers populaires "votent peu mais ils votent encore beaucoup moins pour le Rassemblement national, à quelques exceptions près" : "Ces ménages précaires ne se sentent absolument pas représentés par l'offre politique du RN."
Par ailleurs, ajoute Emmanuel Négrier, les ménages à fort capital culturel, mais au "capital économique moins important, comme les professeurs ou les artistes" sont surreprésentés dans les métropoles, ce qui peut expliquer le faible score du RN. "La distinction entre le vote RN et le vote moyen des Français se réduit petit à petit, mais le niveau de diplôme est un point où le Rassemblement national est un peu distancié", décrypte le politologue. Autant de raisons qui expliquent, selon lui, le "vaste trou d'air que connaît le RN dans ces unités urbaines".
Pour autant, cette règle n'est pas dépourvue d'exceptions, comme à Nîmes (150 000 habitants) : la liste de l'ancien maire RN de Beaucaire, Julien Sanchez, y est arrivée en tête du premier tour, avec 30% des suffrages. "Là, le RN est aidé par des facteurs plus politiques que sociologiques", indique Emmanuel Négrier, évoquant "l'usure d'un pouvoir de droite" à la mairie depuis 2001, des "divisions entre ses héritiers, mais aussi un affaiblissement durable de la gauche, qui a du mal à sortir de ses ornières et de ses divisions".
Selon lui, le discrédit de la classe politique locale peut aussi servir de carburant au vote RN : à Agde (30 000 habitants), l'ancien maire Les Républicains Gilles d'Ettore a été mis en examen en juin 2024 pour "prise illégale d'intérêts", "détournement de fonds publics" et "corruption", alors qu'il est soupçonné d'avoir détourné de l'argent public au profit d'une voyante. Bien aidé par la division des listes de droite, le député RN Aurélien Lopez-Liguori est arrivé largement en tête au soir du premier tour, avec 38 % des suffrages.
Le parti dirigé par Jordan Bardella est donc beaucoup plus fort dans les petites villes et les villes moyennes, son score frisant les 30 % dans les communes où il a présenté une liste. Ainsi, à Hénin-Beaumont (25 000 habitants), le maire sortant Steeve Briois est réélu dès le premier tour, avec 78 % des suffrages, à Bruay-la-Buissière (22 000 habitants), Ludovic Pajot recueille 81 % des suffrages.
"Dans les villes où le RN est implanté, ses maires sont réélus haut la main, comme n’importe quel sortant d’une autre couleur politique. Le maillage continue de s’étendre dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais (Harnes, Marles-les-Mines…) et dans tout l’arc sud méditerranéen (Cagnes-sur-Mer, Vauvert)", analyse Jérôme Fourquet dans les colonnes du Figaro. Mais ces bons résultats sont à relativiser, estime Emmanuel Négrier : "Le RN faisait de ces élections celles de son enracinement villageois, mais il y a présenté un nombre relativement limité de listes par rapport à ses résultats dans les élections nationales." Le parti présidé par Jordan Bardella a préféré cibler des villes moyennes ou des petites communes où il savait qu'il ferait un bon score.
Par ailleurs, l'éventuelle présence du Rassemblement national dans une petite commune n'est pas forcément gage de succès. Ainsi, Emmanuel Négrier évoque les cas des communes gardoises de Bagnols-sur Cèze (18 124 habitants) et Pont-Saint-Esprit (10 600 habitants), distantes de 20 minutes en voiture et aux profils similaires. Dans la première, la députée Pascal Bordes a recueilli 44,26 % des suffrages. "A Pont-Saint-Esprit, le Rassemblement est en panne de leadership, il est donc très peu présent", commente le politologue. Des résultats qui démontrent l'importance des incarnations politiques au niveau local. "Sans candidature connue, le Rassemblement national se retrouve dans un relatif anonymat dans les petites villes", conclut-il.
*Méthodologie : selon les chiffres du ministères de l'Intérieur, le Rassemblement national a présenté 425 listes autonomes lors du premier tour des élections municipales dans les communes de plus de 3 000 habitants. Nous avons ajouté à cette liste les résultats de Paris, Lyon et Nice afin de prendre en compte le score réalisé par ces listes "d'union de l'extrême droite".
(infographie Thibault Linard pour LCP)