Munitions, drones, porte-avions: ces dépendances qui affaiblissent l'armée française

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Capture d'écran d'un LRU
Les lance-roquettes unitaires doivent être remplacés dans les prochaines années (chaîne Youtube de l'Armée de terre)
par Maxence Kagni, le Mercredi 1 avril 2026 à 12:49, mis à jour le Mercredi 1 avril 2026 à 12:56

Dans un rapport présenté ce mercredi, les députés François Cormier-Bouligeon (Ensemble pour la République) et Aurélien Saintoul (La France insoumise) mettent en garde contre plusieurs dépendances militaires susceptibles d'handicaper la capacité de riposte de l'armée française. 

La France a-t-elle trop profité des "dividendes de la paix", fragilisant de ce fait l'indépendance de son armée ? C'est ce que pensent les députés François Cormier-Bouligeon (Ensemble pour la République) et Aurélien Saintoul (La France insoumise), qui ont rendu ce mercredi 1er avril les conclusions de la mission d’information sur les dépendances militaires de la France vis-à-vis de l’étranger.

"La chute de l’Union soviétique en 1991 et le sentiment que la guerre disparaissait en Europe ont engagé les gouvernements à diminuer le budget consacré à la défense et à modifier le format des armées", écrivent les deux élus dans leur rapport, présenté ce mercredi matin devant la commission de la défense de l'Assemblée nationale. Drones, IA, munitions : François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul cartographient plusieurs secteurs sensibles dans lesquels la France est dépendante de l'étranger et donc en situation de fragilité.

Munitions, la priorité fixée par Sébastien Lecornu

La France "n'est plus autonome" dans la production des munitions de petit calibre, regrettent François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul, qui proposent de "relocaliser et structurer" la filière nationale. La dernière entreprise française capable d'en fabriquer, installée au Mans, a en effet fermé en 1999. Par ailleurs, l'unique entreprise française capable de fabriquer des machines pour produire des munitions a été vendue à un groupe émirati en 2018. L'insoumis Aurélien Saintoul regrette également "la forte dépendance de la France vis-à-vis d'Israël sur les cartouches de 5.56mm".

Face à ces constats, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé 8,5 milliards d'euros de commandes de munitions supplémentaires entre 2026 et 2030, qui s'ajoutent aux 16 milliards d'euros déjà votés dans la loi de programmation militaire de 2023. Le chef du gouvernement a aussi annoncé la création "imminente" du grossiste de munitions France munitions, afin de "massifier les commandes aux industriels".

Le Famas bientôt remplacé par une arme allemande

Dans leur rapport, les deux députés affirment que "la France présente une forte dépendance dans le domaine des armes légères". Ils soulignent que "seules deux armes légères sont françaises", le Famas et le fusil de précision PGM Hécate II. Mais la manufacture d'armes de Saint-Etienne, qui produisait le Famas, a fermé en 2001, si bien que ce fusil est désormais importé d'Allemagne, d'Autriche ou encore de Belgique. Le Famas est d'ailleurs progressivement remplacé par une arme allemande, le HK416.

Drones : une production française trop chère

"La France dispose d'un seul modèle de drone" moyenne altitude à longue endurance, qui permet notamment d'obtenir des renseignements. Il s'agit du Reaper, un modèle américain, mais "des entreprises travaillent à des modèles nationaux", écrivent les deux députés. Cette dépendance interroge particulièrement François Cormier-Bouligeon, qui a rappelé mercredi matin devant ses collègues que "nos amis particuliers américains sont extrêmement intrusifs" car ils sont présents sur les sites militaires lors de l'usage du drone Reaper.

La France est en revanche capable de produire des drones tactiques, comme les MTO, ces petits drones destinés à exploser au contact d'une cible. Mais "les chaînes de production ne sont pas adaptées à de la production de masse", analysent les députés, qui ajoutent que "le prix d’achat d’un drone français reste plus élevé que ses concurrents", ce qui pose problème pour des engins qui par définition ne sont pas réutilisables. Résultat, la France pourrait en cas de besoin "être amenée à se tourner vers le marché international, dominé par les drones turcs, chinois et ukrainiens".

Porte-avions : des catapultes américaines

Emmanuel Macron a récemment annoncé que le nouveau porte-avions français, qui doit succéder au Charles-de-Gaulle en 2038, s'appellera le "France-Libre". François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul notent toutefois que les monte-charges, mais aussi les catapultes qui projettent les avions du Charles-de-Gaulle sont des équipements américains. Les nouvelles catapultes électromagnétiques du futur porte-avions France-Libre seront elles aussi américaines, tout comme leur maintenance. Résultat, la France disposera de "quelques mois de capacité MCO souveraine", c'est-à-dire de quelques mois de capacité de maintenance sans aide extérieure.

Une dépendance aux satellites américains

"La guerre en Ukraine a démontré la centralité de la guerre hybride, de la guerre électronique, de la capacité à traiter rapidement des données, et de la possibilité de visualiser son environnement", écrivent les deux députés. Or, les États-Unis sont le "seul pays disposant de suffisamment de satellites pour visualiser l’ensemble du globe".

La France est donc "partiellement voire totalement" dépendante des satellites américains pour la connaissance et la surveillance de l’espace, "l’alerte avancée", "le renseignement d’origine image", "le renseignement d’origine électromagnétique", "la télécommunication", et la localisation.

Si l'armée française n'utilise pas Starlink, une technologie détenue par Elon Musk, "nos partenaires continuent de l'utiliser", soulignent François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul. La solution française OneWeb, qui pourrait "à terme" être une alternative à Starlink, dispose de 650 satellites, loin des 10 000 détenus par l'entreprise américaine. Quant à la solution européenne Iris, elle est "mise en péril" par la décision de l'Allemagne et l'Italie de s'en dégager.

Numérique : une dépendance à Microsoft

S'agissant du matériel informatique, l'armée française dépend, comme le reste du monde, d'entreprises américaines et asiatiques, qui conçoivent et fabriquent par exemple les serveurs, les ordinateurs ou les semi-conducteurs. "85% des dépenses d’achat de matériel du ministère sont allouées à dix fournisseurs, tous étrangers", indiquent François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul, qui notent des dépendances "systémiques et peu substituables à court terme".

Sur les logiciels, l'armée française a conclu un accord-cadre avec Microsoft en 2008, une vulnérabilité qui peut être utilisée comme un moyen de pression par les Etats-Unis. Or "une sortie totale et instantanée de Microsoft n’est pas crédible sans engager l’aptitude opérationnelle des armées et le fonctionnement du ministère, sans compter une partie d’interopérabilité avec nos alliés". Les deux rapporteurs jugent donc "nécessaire et urgent d’anticiper la prochaine génération de logiciels" afin de développer, si possible, des solutions souveraines.

Intelligence artificielle : face à la surpuissance américaine

Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) "ont récemment mobilisé plus de 700 milliards d’euros dans l’intelligence artificielle", contre 7,4 milliards d'euros investis par les start-up françaises en 2025. "Les logiciels tels qu’Open AI et Google pourraient s’imposer pour certaines tâches des armées", redoutent les deux rapporteurs. 

Autre risque identifié : le choix de l'Otan de confier à la société américaine Palantir la structure de commandement de l'Alliance. Un choix qui "représente un risque grave d'atteinte à la souveraineté de décision de la France", estiment les élus, puisque qu'il existe un "très fort risque de vol de données qui pourraient être transmises au gouvernement américain". De plus, une fois implanté, ce système risque de "fermer totalement la porte aux solutions européennes".  François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul dénoncent pour les mêmes raisons le contrat signé entre Palantir et la DGSI.

Le lance-roquette unitaire, à remplacer en urgence

La France est actuellement équipée de lances-roquettes unitaires (LRU) qui permettent de lancer à une distance de 15 à 70 kilomètres des charges militaires à éclats de 90 kilos. Ceux-ci "seront en fin de vie en 2027" et doivent être "rapidement remplacés". Mais, écrivent François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul, "aucune solution nationale n’est aujourd’hui disponible, malgré les progrès de deux consortiums d’industriels français" si bien que "l'option du Pinaka indien est aujourd'hui étudiée". 

Une loi de programmation militaire pour trouver des solutions

Toutes ces questions seront abordées lors de la révision de la loi de programmation militaire, qui sera présentée en mai à l'Assemblée nationale. "Nos démocraties doivent reconquérir leur puissance par la souveraineté technologique, industrielle et militaire", écrivent François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul dans leur conclusion.

Pour appuyer leur mise en garde, les députés prennent l'exemple de la Suisse, "même si cette situation ne pourrait pas se produire en France" : les deux élus expliquent que de simples "retards de livraison sur un système d'armement unique" de la part d'un fournisseur étranger place la confédération helvétique "dans une situation où seulement 8 % de son territoire national pourraient être défendu en ce moment".