Paroles de députés confinés : Matthieu Orphelin

Actualité
le Vendredi 29 mai 2020 à 15:44

Comment les députés vivent-ils cette période de confinement ? Comment continuent-ils à faire leur travail de parlementaires hors des murs de l’Assemblée nationale ? Quel regard portent-ils sur cette situation et sur l'action du gouvernement ? Entretien avec Matthieu Orphelin, député du Maine-et-Loire, apparenté au groupe Libertés et Territoires. 

Matthieu Orphelin, Comment allez-vous?

Pour l’instant, je vais très bien merci (et j’espère que vous aussi !) et ma famille proche va bien également. L’Assemblée a été un des principaux foyers, en concentration, en France, donc un nombre important de députés et de fonctionnaires ont attrapé le virus. Heureusement, beaucoup vont mieux aujourd’hui. Il faut faire attention et respecter les gestes barrières.

Vous êtes un député très actif à l'Assemblée comme sur le terrain. Comment vous sentez-vous personnellement en cette période de confinement ?

Ça va bien. J’observe un confinement très strict en limitant les sorties à une ou deux par semaine pour faire mes courses. Il y a des moments plus simples que d’autres. J’essaie d’avoir un rythme différent la semaine et le week-end. Je suis les conseils des astronautes et des marins qui disent qu’il faut être bien occupé et s’imposer un rythme. Je travaille intensément la journée entre huit heures et dix-neuf heures avec une pause de vingt minutes pour le déjeuner et parfois une demi-heure de sieste. Avec mes cinq collaborateurs parlementaires nous organisons tous les matins une visioconférence à neuf heures. C’est notre rituel. Nous échangeons collectivement sur les sujets à traiter. Il faut faire attention de ne pas faire dix heures par jour de visio et profiter de ce temps qui nous est donné pour avancer sur des sujets de fonds et des propositions de lois. Moi qui ai besoin de faire du sport pour mon équilibre, je ne vais pas courir mais j’essaie de faire, tous les jours, une petite méditation d’un quart d’heure. Et de temps à autre du renforcement musculaire. Ce qui me manque c’est de ne pas pourvoir faire une partie de beach-volley ou de foot avec mes amis. Je compense en faisant un gâteau tous les deux jours !

Comment faites-vous votre travail de députés à distance ?

Il y a deux périodes. Les quinze premiers jours du confinement nous avons dû, avec mon équipe, répondre à de nombreuses sollicitations d’urgence. Le thème principal portait sur les masques. Par exemple, l'Institut de cancérologie de l’Ouest à Angers m’a alerté sur le fait qu'il n’avait aucun masque or, tous leurs patients sont immunodéprimés. J’ai donc appelé directement le préfet pour le lui signaler, et ce dernier et l’ARS ont fait livrer des masques dès le lendemain matin. Je fais un point régulier avec le Préfet sur les problèmes du territoire en les classant par ordre d’urgence. Je fais aussi remonter directement des informations au gouvernement, avec par exemple note sur la situation dans les Ehpad de ma circonscription, pour signaler les problèmes et les questionnements. Les députés, nous sommes des réseaux de neurones entre les territoires et le gouvernement. Ainsi nous détectons les signaux faibles. Par exemple, dès le 14 mars, j’ai alerté le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, sur l’angoisse autour du BAC. J’ai lancé une consultation express dans la circonscription sur les réseaux sociaux où j’ai eu cinq cents réponses en trente-six heures ! La synthèse des résultats montrait que le contrôle continu était très bien accepté par les jeunes, les parents et les professeurs. J’en ai fait part au ministre et aux syndicats. Il faut écouter le territoire. Je suis évidemment ravi que le gouvernement ait annoncé vendredi dernier que le bac 2020 serait, comme le brevet des collèges et les CAP et BEP, entièrement en contrôle continu. C’est une excellente décision. Enfin, il y a dix jours, j’ai fait une note au Président de la République et au Premier ministre pour un plan de transformation du pays après la crise, en douze mesures.

Quels échanges avez-vous avec les autres députés du groupe Libertés et Territoires auquel vous êtes apparenté ?

Nous avons des boucles de conversation et une réunion téléphonique tous les deux ou trois jours avec le groupe Libertés et Territoires pour choisir les questions au gouvernement, celles de la mission d’information sur le Covid-19 et définir les actions politiques. Il y a une vraie animation. J’ai aussi d’autres boucles de réflexion thématiques avec plein d’autres députés, en transpartisan. Nous avons par ailleurs lancé, avec une soixantaine de députés de différents groupes, une grande consultation sur les mesures pour le jour d’après, co-pilotée avec Paula Fortezza et Aurélien Taché.

Vous avez plaidé pour des questions au gouvernement par visioconférence, êtes-vous satisfait de la nouvelle formule retenue avec un seul représentant par groupe politique dans l'hémicycle ?

Je ne suis pas persuadé que ce soit la décision, ni la plus valorisante, ni la plus percutante pour l’Assemblée. Je plaidais pour une visio car c’était l’occasion d’innover sur la forme et ça permettait d’éviter aux députés de se déplacer. Mais tout cela n’est pas l’essentiel, concentrons-nous sur la crise et les vrais sujets.

L’air est actuellement moins pollué en raison de la diminution de l’activité, comment faire pour tenter d’avoir un air de qualité lorsque le confinement prendra fin ?

Il y a aujourd’hui un air plus pur mais, la situation est tellement grave que je n’arrive pas à me réjouir d’une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Il ne faudrait pas que ça remonte juste après. Le matin, je me mets sur ma terrasse pour mes réunions, j’essaie de profiter du soleil et je me rends compte qu’on entend à nouveau, non pas le silence de la ville, mais des bruits inhabituels. On entend les oiseaux chanter ! C’est aussi un moyen de bien supporter le confinement. Cela nous rappelle la fragilité de notre société et l’influence majeure de l’homme sur la pollution locale et les évolutions climatiques. C’est un message d’espoir. Dans notre résilience post crise, de grands changements peuvent être faits rapidement. On apprend dans la terrible difficulté.

De ce confinement et de cette crise, peut-on sortir avec une nouvelle société et un nouveau modèle ?

Oui, il faudra. On a pas le choix. Cette crise a montré les limites de notre modèle actuel. Chaque Français connait quelqu’un qui est malade, qui a été à l’hôpital ou qui a connu le deuil à cause du covid-19. Chacun a réalisé la fragilité de notre monde. Il nous faut retrouver une souveraineté alimentaire et économique. Nous nous sommes rendu compte de la perte de souveraineté comme sur les masques ou sur les tests. Le président est venu visiter une des quatre entreprises françaises de fabrication de masques, ici, à Angers, mais les autres ont été délocalisées en Chine car le coût de revient est trop important. Il nous faut inventer ce nouveau modèle et s’interdire d’utiliser le mot de plan de relance sinon on va se prendre le mur encore plus vite. Il faut un plan de transformation heureuse. Les premiers de cordée ce sont les soignants, les caissières, les transporteurs, les enseignants…

Quel est le monde d’après ?

Il faut multiplier le rythme de la transition écologique par quatre ou par cinq dans les mobilités actives, les transports en commun -y compris innovants en zone rurale-, les infrastructures, la rénovation thermique des bâtiments publics. Il faut que l’Etat redonne les moyens aux collectivités, aux territoires pour investir. Cette crise nous transforme tous en profondeur. On ne sortira pas indemnes. C’est le moment de changer d’approche ensemble c'est pourquoi nous avons lancé cette grande consultation, avec une soixantaine parlementaires, auprès des Français sur la plate-forme lejourdapres.parlement-ouvert.fr. Il faut trouver ce nouveau modèle sinon on va dans le mur. Trouvons les solutions, collectivement, en refaisant société ensemble. Dans la journée de confinement, j’aime tant le moment des applaudissements à vingt heures, toujours rempli d’émotions, les gens se sourient, se font des signes d’une fenêtre à l’autre, les mamies courent au balcon, les jeunes applaudissent à tout rompre, on entend cette clameur qui monte de la ville. Les soignants prennent cette dose pour tenir. Il faudra se souvenir de ce vivre ensemble pour construire l’après.

Est-ce la fin de la société de consommation telle qu'on l'a connue ?

Il faut que ce soit l’occasion de réfléchir à nouveau ensemble, à une consommation plus responsable où le maître mot serait la sobriété. Il faut que notre société décélère. L’imaginaire collectif qui est la sobriété heureuse et choisie n’est pas la décroissance. Cela ne se fera pas en un claquement de doigts car il faut construire cet imaginaire collectif avec la culture, l’éducation, la publicité, la communication. Tout doit être mis à profit. C’est ce changement qu’il faut réussir. Il faut réorienter notre consommation vers ce qui préserve l’environnement et vers les droits sociaux. Il y a beaucoup de travail à faire.

Quelle est la première chose que vous ferez quand le confinement sera terminé ?

J’hésite encore, j’ai plein d’idées pour la première sortie festive que je ferai quand le confinement sera vraiment terminé ! Est-ce que ce sera un beach volley avec mes copains pour gagner les premiers sets de la saison puis boire quelques bières au bord du terrain ? Ou une balade en amoureux et quelques bisous en flânant en bord de Loire ? Ou un pique-nique géant avec les amis et la famille sur une plage bretonne ? Ou un apéro à la guinguette du Héron carré à Angers avec les potes d’ici, face au soleil couchant sur le château ? Dans tous les cas, si on a le droit, on finira cette première journée dehors par une belle fête !

Propos recueillis par Brigitte Boucher