La tension est redescendue après l'inquiétante escalade de Donald Trump sur le Groenland. Mais l’épisode n’est peut-être pas clos, tant le contenu du fameux accord conclu à Davos reste opaque. Il a laissé des traces et beaucoup de questions. Emmanuel Macron parle d'un appel à un réveil stratégique pour les 27. À l'inverse, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a mis en garde les Européens contre toute tentation de divorce. Alors jusqu’où devons-nous et pouvons-nous nous émanciper des États-Unis ? Faut-il en particulier s’empresser de ratifier l'accord commercial conclu au mois de juillet ? Ici l'Europe ouvre le débat avec les eurodéputés Bernard Guetta (France, Renew), Zeljana Zovko (Croatie, PPE) et Rasmus Nordqvist (Danemark, Verts/ALE).
Une semaine après le revirement inattendu de Donald Trump sur le Groenland, l'heure pour l'Europe, est à un premier bilan. Qu'est-ce qui a poussé le président américain à renoncer à une annexion du territoire, pour lui préférer un accord surprise avec le secrétaire général de l'OTAN, le 21 janvier ?
"Le bilan le plus certain, c’est que, quand l’Europe montre ses muscles, qu’elle dit non à Trump, il [recule]", tranche Bernard Guetta. Pour l'eurodéputé Renew, c'est l'envoi de troupes sur le territoire, même en nombre "symbolique", qui a fonctionné. "Le message était parfaitement clair : cette terre groenlandaise, danoise, européenne, nous la défendrons... Trump a reçu le message !".
Même satisfecit chez l'eurodéputé danois Rasmus Nordqvist (Verts/ALE): "C’était très fort de l’Europe de montrer qu'on est prêts à aller défendre [le Groenland]". "C’est un pays qui appartient à son peuple, ce n’est pas quelque chose qu’on peut acheter comme une maison de campagne !" s'indigne-t-il. Pour lui, du reste, "L’histoire que Trump a commencée a très peu à faire avec la sécurité", car les Américains ont déjà les garanties nécessaires : "Il y a un accord de sécurité de 1951 entre le Danemark et les États-Unis" rappelle-t-il.
De son côté, la croate Zeljana Zovko fait une analyse sensiblement différente. Évoquant les "problèmes de sécurité que le Groenland un jour peut poser stratégiquement (...) avec les menaces [de] la Chine et la Russie", elle estime qu'il "fallait utiliser plutôt les voies diplomatiques pour calmer et apaiser l’atmosphère". Ce qu'a fait le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, le 21 janvier à Davos, débouchant sur une désescalade du président américain. Aux yeux de l'eurodéputée, c'est donc essentiellement le dialogue qui a payé.
L'épisode doit en tout cas servir d'appel à un "réveil stratégique" a estimé Emmanuel Macron le 28 janvier. Le même jour, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas déclarait que l'UE devait impérativement "renforcer" sa défense et sa sécurité. Une réponse à la déclaration du secrétaire général de l'OTAN quelques jours plus tôt : "Si quelqu'un pense encore ici que l'Union européenne (...) peut se défendre sans les États-Unis... continuez à rêver ! Vous ne pouvez pas !" avait lâché Mark Rutte devant des eurodéputés.
Un discours réaliste, mais à contretemps, estime Bernard Guetta : "Évidemment, nous n’avons pas de défense commune et n’en aurons pas avant 7 ou 8 ans... Mais le problème, la situation réelle que M Rutte devrait voir et dénoncer, c’est que les États-Unis ne veulent plus défendre l’Union européenne... Ce sont [eux] qui veulent se séparer de nous !",
Pour Zeljana Zovko, au contraire, la responsabilité de ce reveil brutal incombe davantage aux Européens : "Cette annonce [de désengagement américain] c’est depuis Obama, pas Donald Trump… Depuis Obama, cette direction était prise par les États-Unis !" rappelle cette atlantiste convaincue. Elle pointe "un souci sur notre compréhension" de ce désengagement annoncé, et les "divisions" qui ont retardé l'émergence d'une défense européenne.
C'est juste, reconnaît Bernard Guetta, qui estime que "depuis 25 ans", "la totalité des Européens, à l’exception de la France, n’ont pas voulu entendre cela". À présent que le diagnostic est partagé, le plus dur reste cependant à faire, prédit l'eurodéputé Renew : "Il y aura des bagarres et il y en a déjà pleins : sur l’avion de combat etc. C’est inévitable ! On veut constituer une industrie paneuropéenne de défense, évidemment que les intérêts divergent. Mais on y arrivera parce qu’il faut y arriver !".
Dans l'immédiat, les Européens vont en tout cas devoir trancher sur un autre dossier brûlant de leur relation transatlantique : l'accord commercial sur les droits de douanes, conclu en juillet entre la Commission et l'administration américaine.
Zeljana Zovko est la négociatrice du PPE, le groupe majoritaire au Parlement, sur cette question. Elle plaide pour une normalisation rapide, après que les eurodéputés ont suspendu la ratification en réaction aux ruades du Président américain sur le Groenland. La menace de nouveaux droits de douanes, un temps brandie par Donald Trump, étant abandonnée, Zeljana Zovko ne voit pas de raison de retarder davantage la mise aux voix du texte, et s'alarme de la tentation contraire de certains de ses collègues : "C’est irresponsable envers les industries européennes... On met les exportations en péril !" s'inquiète-t-elle. Elle appelle ainsi à "trouver la voix de la raison dans ce Parlement pour séparer la négociation des accords commerciaux et les sujets de sécurité".
Une position défendue par la plupart des chefs d’États européens. À l'issue du sommet extraordinaire des 27, le 22 janvier, le président du Conseil, Antonio Costa, a ainsi appelé à "la mise en œuvre de cet accord commercial" et à la "stabilisation effective des relations commerciales entre l'Union européenne et les États-Unis".
Erreur, répond Bernard Guetta : "Il n’y a aucune raison de se précipiter, de se ruer !" estime l'eurodéputé Renew, lequel se dit pourtant, sur le fond, "partisan que le Parlement ratifie l’accord".
"Il faut rester calme et ne pas aller tout de suite signer" abonde Rasmus Nordqvist, pour qui la prudence reste de mise tant que la situation du Groenland n'est pas totalement clarifiée et stabilisée. La pression ne devrait pas peser sur les parlementaires, se justifie Bernard Guetta : "Ce ne sont pas les Européens qui ont ébranlé la force [du] commerce transatlantique, c’est Trump. Alors à lui de calmer un peu le jeu !", conclut-il.