MAGAZINE. Ce qui se passe dans les Ardennes pourrait bientôt être un scandale sanitaire majeur. Depuis juillet 2025, les habitants d'une demi-douzaine de villages ruraux ne peuvent plus boire l'eau du robinet. Des Pfas, ces "polluants éternels", y ont été détectés à des niveaux inédits.
Dans les Ardennes, en juillet 2025, 3000 habitants de treize villages ruraux ont appris ne plus pouvoir boire l'eau de leur robinet. Un geste aussi simple devenu dangereux. Neuf mois plus tard, la moitié de ces petites communes est encore concernée par cette restriction. Chez eux, des analyses ont révélé la présence de Pfas, ces composés chimiques surnommés parfois "polluants éternels", en raison de leur persistance dans l'environnement.
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Dans les sources locales, les concentrations sont alarmantes. Cancérigènes et résistantes, ces molécules utilisées depuis les années 1960 dans de nombreux produits du quotidien ont contaminé à la fois l'eau et les sols. L'origine de la pollution est aujourd'hui identifiée dans cette région.
A 20 kilomètres de là, une papeterie à l'arrêt depuis deux ans a utilisé pendant des décennies des substances chimiques afin d'imperméabiliser ses produits. Et ses boues industrielles ont été régulièrement épandues sur les terres agricoles environnantes.
Ce n'est qu'après 2016 que l'État a commencé à réglementer ces pratiques. Or, un rapport de l'Anses datant de 2011 soulignait déjà que les déchets solides issus d'industries utilisant des Pfas constituaient une source de contamination majeure. Pourquoi avoir continué à épandre en connaissance de cause ? La question reste sans réponse satisfaisante pour les habitants.
Les conséquences sont désormais visibles dans les champs. Sur le plateau d'Olizy, des fragments de boues industrielles séchées affleurent encore dans les terres cultivées. À La Ferté-sur-Chiers, un couple d'agriculteurs belges installés dans les Ardennes il y a trois ans pour y développer une exploitation a dû tout arrêter. Leurs analyses de sol révèlent une contamination massive : les betteraves cultivées là affichent un taux de Pfos (le plus cancérigène des Pfas, NDLR) 240 fois supérieur au seuil d'alerte. Résultat, la moitié de leur production est impropre à la commercialisation. "On est victimes de ce qui s'est passé avant", résume Sébastien Abraham, agriculteur.
Face à cette crise, deux élus locaux se mobilisent particulièrement. Annick Dufils, maire de Malandry, et Étienne Malcuit, agriculteur et conseiller municipal, ont fait analyser leur sang. Le résultat est sans appel. Leurs taux de Pfas dépassent de plus de six fois les seuils considérés comme dangereux. Alors ils organisent des réunions publiques, sollicitent des experts internationaux et interpellent les pouvoirs publics.
Parmi les experts rencontrés, on trouve le professeur Sébastien Sauvé, spécialiste canadien de ces produits polluants. "Je n'ai jamais vu des niveaux comme ça en dehors des sites industriels, militaires ou des aéroports", tranche-t-il en évoquant les chiffres de pollution des sols mesurée dans la terre extraite autour des villages concernés.
Une autre chercheuse, Aurélia Michaud, ingénieure l'Inrae, parle de "concentrations 20 à 200 fois supérieures à ce qu’on a observé jusque-là en France pour des terres agricoles".
L'Etat, de son propre aveu, se retrouve démuni face à cette situation. Le préfet Christian Chassaing, nommé en pleine crise dans les Ardennes, assure qu'il n'avait "jamais entendu parler de Pfas avant juillet 2025" et renvoie "à des épandages qui ont démarré bien avant 2011". "Des discussions ont lieu en ce moment pour faire un état des lieux précis, pour voir l'impact réel (...) les analyses jusqu'à présent ne nous montrent pas que tous les produits sont contaminés, c'est encore à l'étude", précise-t-il.
Dans certains villages, des solutions sont à l'étude. À Haraucourt par exemple, on parle d'une station de filtration à charbon actif. Elle coûterait plus de 350 000 euros hors taxes à la charge de la commune. Pour les élus locaux, les pistes évoquées ne sont pas assez concrètes et radicales. Début avril, six de ces communes ardennaises passent à l'offensive judiciaire. Réunis en conseil municipal au lendemain des élections, leurs élus ont acté, selon ICI, le dépôt d'une plainte contre X, afin de mettre un nom sur les responsabilités.
Depuis janvier 2026, la réglementation européenne impose de tester l'eau du robinet aux Pfas sur l'ensemble du territoire français. Ce qui se passe dans les Ardennes pourrait n'être qu'un premier signal.
A voir vendredi 24 avril, à 21h, sur le canal 8 de la TNT. La diffusion du documentaire est suivie d'un débat, autour d'Elsa Mondin-Gava, avec :
-Nicolas Thierry, député Ecologiste et social de Gironde, auteur de la loi "PFAS"
-Nicolas Cossic, journaliste pour le média "Disclose"
-Olivier Andrault, chargé de mission alimentation chez "UFC - Que Choisir".