Prisons : "L'année 2020 a été bouleversée par le Covid"

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par Raphaël Marchal, le Mercredi 23 juin 2021 à 14:35, mis à jour le Mercredi 23 juin 2021 à 18:38

Auditionnée par la commission des lois de l'Assemblée mercredi 23 juin, Dominique Simonnot, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, a mis en exergue les conséquences délétères de la pandémie en milieu carcéral et les difficultés pour y faire observer les gestes barrières. De son côté, le directeur de l'administration pénitentiaire, Laurent Ridel, a tiré plusieurs enseignements de la crise.

Éviter les regroupements, bien respecter les gestes barrières... Toutes ces recommandations devenues familières, dites et répétées par le ministère de la Santé depuis un an et demi, ont viré au casse-tête dans les prisons et dans les milieux fermés. "L'année 2020 a été bouleversée par le Covid", a témoigné ce jeudi Dominique Simonnot, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté, devant les députés de la commission des lois.

"L'épidémie a été bien contenue dans les prisons, mais à quel prix ?", s'interroge l'ancienne chroniqueuse judiciaire de Libération et du Canard enchaîné. Et de faire état de l'arrêt des activités, de la difficulté d'accéder aux parloirs pour les familles des détenus, voire même pour les prisonniers de recevoir des colis ou pour suivre un enseignement. Au plus fort de la pandémie, certains prisonniers ont passé 23 heures sur 24 dans leur cellule de trois, avec pour seul moment hors de celle-ci une heure de promenade par jour. 

Une "vision d'horreur"

La difficulté de faire observer les gestes barrières vaut également pour les centres de rétention administrative, dont la fermeture temporaire avait été demandée par les services du CGLPL au début de la pandémie, en avril 2020. Dominique Simonnot a décrit à plusieurs reprises des visions "d'horreur" ou "effarantes" lors de ses visites, par exemple une cinquantaine d'hommes vivant les uns sur les autres, sans masques, ni gel hydralcoolique (celui-ci ayant parfois dû être retiré car ingéré ou brûlé). 

Même constat concernant certains locaux de garde à vue : la CGLPL cite notamment le cas d'un Algeco à Calais, "vieux de 10 ans", dans lesquels policiers et gardés à vue "claquaient des dents dans une odeur infecte" due à une panne de chasse d'eau. Dominique Simonnot a été frappée par la vision d'une "vieille couverture marron" qui passait de gardé à vue à gardé à vue, sans être nettoyée, malgré la contagiosité du coronavirus. À plusieurs reprises, elle a brandi cette couverture comme le symbole du dénuement de certains milieux fermés.

Dominique Simonnot a par ailleurs évoqué le sujet de la vaccination contre le Covid-19 dans les prisons, qui "suit le rythme de la vaccination extérieure". Elle a toutefois déploré que la population carcérale n'ait pas été désignée comme prioritaire, étant par définition forcée de vivre confinée. "On n'est pas passé loin de la catastrophe à Tours", a-t-elle témoigné, alors qu'un foyer épidémique majeur a été endigué en mars dernier à la maison d'arrêt tourangelle, au bout de plusieurs semaines d'une lutte acharnée contre le virus.

La baisse de la population carcérale en trompe-l'oeil

Bien qu'elle ait été inégalement répartie, la baisse de la population carcérale décidée par l'exécutif lors du premier confinement a bien permis d'éviter la création de trop nombreux clusters, juge la CGLPL. Ainsi, elle constate une diminution de près de 13 000 détenus de moins entre mars et mai 2020, notamment du fait de mesures de libération anticipée. Pour autant, cette diminution historique n'a été que temporaire, moindre durant le deuxième confinement, et depuis la densité carcérale a repris sa hausse. "Nous sommes inquiets des remontées des effectifs", a d'ailleurs reconnu le directeur de l'administration pénitentiaire, Laurent Ridel, auditionné à la suite de Dominique Simonnot. Quelque 65 384 détenus étaient incarcérés dans les prisons françaises au 1er mai, ce qui représente un taux d'occupation de 108 %.

Faisant lui aussi état des effets délétères de la surpopulation carcérale, le haut fonctionnaire a plaidé pour la construction de davantage de places de prison, mais également pour une meilleure répartition des détenus au sein des différents types d'établissements pénitentiaires. "C'est insupportable d'avoir des détenus à trois dans une cellule, et dans le même temps, des places vides", a-t-il lancé. Il a prôné de remplir les quartiers de semi-liberté de certains établissements, et a appelé à garnir autant que possible les centres de détention - réservés aux détenus qui présentent les meilleures perspectives de réinsertion sociale-, où 3 000 places sont disponibles.

S'il a également témoigné des conditions particulières qu'a eu le Covid-19 sur l'univers carcéral, le haut fonctionnaire a souligné certains effets positifs indirects. "Si au moment de la pandémie, les agents étaient inquiets, angoissés, ils ont paradoxalement trouvé que cette période était beaucoup plus favorable à un autre type de relation avec les détenus", a-t-il expliqué, notamment du fait de cette baisse temporaire de la surpopulation carcérale.

Le travail en prison de "plus en plus attractif"

Autre effet "paradoxal" de la pandémie constaté par Laurent Ridel : le travail en prison est devenu "encore plus attractif", notamment du fait de la "relation de proximité entre les établissements pénitentiaires par rapport aux donneurs d'ordre". "Le temps de la délocalisation en Chine est terminé." À ce titre, il a fait l'éloge des apports en matière de travail carcéral portés par la réforme pour la confiance dans l'institution judiciaire, qui prévoit notamment un contrat d’emploi pénitentiaire. Cette réforme a été adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale

Également interrogée sur le sujet, Dominique Simonnot a salué elle aussi le texte de loi sur ce domaine précis, tout en étant plus circonspecte sur le salaire versé ou sur le statut du contrat. "Le travail en prison est très contingenté du fait de la surpopulation", a-t-elle indiqué. Plus largement, elle a, là encore, regretté que le Covid-19 ait "tout fichu en l'air" en retardant les efforts de l'administration. "Pour le moment, étant donnée la surpopulation, le manque d'accès au travail et à la formation, les efforts pour obtenir des réductions de peine seront vains."