Violences sexuelles dans le cinéma : retour sur les moments forts de la commission d'enquête, avant l'examen du rapport

Actualité
Image
Erwan Balanant et Sandrine Rousseau, le 12 février 2025
Commission d'enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans le monde de la culture : le rapporteur Erwan Balanant et la présidente Sandrine Rousseau, le 12 février 2025 - LCP
par Soizic BONVARLETMaxence Kagni, le Mercredi 2 avril 2025 à 01:37, mis à jour le Mercredi 2 avril 2025 à 10:37

Le rapport de la commission d'enquête sur les "violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité", rédigé par Erwan Balanant (Les Démocrates) sera examiné, ce mercredi 2 avril, par les députés membres de l'instance. L'occasion pour LCP de revenir sur les moments forts de cette commission d'enquête présidée par Sandrine Rousseau (Ecologiste et social).

Constituée en mai 2024, interrompue par la dissolution de l'Assemblée nationale, relancée en fin d'année dernière, la commission d'enquête relative aux "violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité", qui a récemment achevé ses travaux, examinera ce mercredi 2 avril, à 15h, le rapport préparé par Erwan Balanant (Les Démocrates).

Comme le veut la procédure, ce rapport fera l'objet d'une présentation et d'un vote à huis clos, avant d'être rendu public la semaine prochaine, mercredi 9 avril, lors d'une conférence de presse à laquelle devraient participer, selon les informations de LCP, plusieurs des actrices qui ont témoigné devant la commission présidée par Sandrine Rousseau (Ecologiste et social).

Des actrices qui plaident pour "une révolution"

"La dévoration d'un enfant par un loup". Telle avait été la métaphore employée par Judith Godrèche, lors de son audition du 14 mars 2024, pour décrire ce que lui avaient fait subir les réalisateurs Jacques Doillon et Benoit Jacquotalors qu'elle était encore mineure.

C'est à cette occasion que l'actrice et réalisatrice, dénonçant un "système féodal" et des "abus d'autorité" envers les femmes et les enfants présents sur les tournages, avait demandé aux députés de "prendre l'initiative d'une commission d'enquête sur le droit du travail dans le monde du cinéma, et, en particulier, ses risques pour les femmes et les enfants". Et l'actrice d'appeler de ses vœux une "révolution" qui vienne mettre fin à "l'oppression du plus faible" et aux violences sexistes et sexuelles dans le milieu du cinéma.

Tweet URL

Une fois constituée, la commission d'enquête "relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité" avait une nouvelle fois auditionné Judith Godrèche, le 18 décembre 2024. Celle-ci avait notamment réagi aux propos tenus la veille par l'ancien directeur des Cahiers du Cinéma, de la Cinémathèque et d’Unifrance, Serge Toubiana.

Ce dernier avait nié connaître la nature de la relation entre Judith Godrèche et Benoît Jacquot, respectivement âgés de 14 ans et de 39 ans au début de cette relation : "Nous n’étions pas des journalistes people, nous étions des critiques de cinéma", avait déclaré l'ancien directeur de la Cinémathèque. Avant d'admettre, devant les questions insistantes des députés, avoir été au courant : "Bien sûr que je connaissais leur relation, ils sont venus dîner chez moi (...) A l'époque, on ne jugeait pas comment les gens s'assemblaient."

"Benoît Jacquot était un de ses meilleurs amis, je venais donc parfois dîner avec eux chez Serge Toubiana. Il savait. Tout le monde savait, lui mieux que quiconque" avait, quant à elle, expliqué Judith Godrèche le 18 décembre, accusant Serge Toubiana d'avoir "menti sous serment". Devant l'émotion de l'actrice, le rapporteur de la commission d'enquête Erwan Balanant (Les Démocrates), avait pris la parole, visiblement ému lui aussi.

Cette commission d’enquête n’est pas toujours facile (…) Vous venez, par vos mots puissants, de décrire cette machine à broyer de jeunes acteurs, de jeunes actrices. Erwan Balanant (rapporteur de la commission d'enquête)

"Cette commission d’enquête n’est pas toujours facile (…) Vous venez, par vos mots puissants, de décrire cette machine à broyer de jeunes acteurs, de jeunes actrices", avait-il estimé, évoquant "quelque chose que nous ne pouvons plus accepter". Sarah Legrain (La France insoumise) avait ensuite insisté sur la nécessité de "libérer le cinéma de la culture du viol".

Autre moment particulièrement fort de la commission d'enquête : l'audition de Sarah Forestier. L'actrice a ainsi raconté, le 7 novembre, comment un régisseur, alors qu'elle avait 15 ans, lui avait lancé, entre deux scènes, qu'il voulait lui "faire l'amour dans les fesses". Et de témoigner également d'une gifle que lui aurait infligée Nicolas Duvauchelle sur le tournage d'un film, en 2017, ce que dément l'acteur. Devant les députés de la commission d'enquête, Sara Forestier a relaté que l'équipe du film l'avait dissuadée de se rendre au commissariat, en la "faisant culpabiliser" sur les éventuelles conséquences économiques d'une plainte : "Ils ont [eu] peur par rapport à l'argent, aux assurances", a-t-elle fait savoir, ajoutant que "licencier l'acteur [aurait coûté] beaucoup d'argent".

Au fil des auditions, d'autres actrices ont fait part d'expériences traumatisantes et d'abus, comme Nina Meurisse, qui a indiqué qu'elle était toujours "sous le choc" de scènes de viol et d'automutilation tournées à l'âge de 10 ans, ou encore Anna Mouglalis, qui explique avoir refusé une séance d'hypnose proposée par le scénariste et psychanalyste Gérard Miller alors qu'elle était âgée d'une vingtaine d'années.

Le "caractère systémique" des violences dénoncé par Sandrine Rousseau

Au-delà même des violences les plus graves et tombant sous le coup de la loi, la présidente de la commission d'enquête, Sandrine Rousseau (Ecologiste et social) a pointé le caractère destructeur d'un système à l’œuvre dans le monde de la culture. "Il faut que vous entendiez que la souffrance est bien trop grande pour quelque chose qui relève juste de l’art en réalité. Evidemment de l’art, absolument de l’art, mais juste de l’art", avait-elle aussi lancé à l'adresse de Serge Toubiana, le 17 décembre.

Dans le même esprit, la journaliste Raphaëlle Bacqué a souligné la responsabilité du milieu du cinéma, et de la société française dans son ensemble. Co-auteure d'un livre d'enquête sur Gérard Depardieu (Une affaire très française, Albin Michel, 2024), elle a estimé lors de son audition que "la France entière" connaissait les agissements du célèbre acteur depuis les années 1980 : "On a trouvé des tas de reportages diffusés au journal de 20 heures où on voit Gérard Depardieu distribuer des mains aux fesses, tenir des propos graveleux." Et Raphaëlle Bacqué d'affirmer le talent d'acteur de Gérard Depardieu a fait que beaucoup, sur les tournages, ont "fermé les yeux" : "Il a rendu complice des équipes entières parce qu'il s'est rarement caché (...) tout le monde riait et donc tout le monde était complice."

Faisant un premier bilan des travaux de la commission d'enquête, Sandrine Rousseau a évoqué, auprès de LCP, le "caractère systémique" des violences sexuelles et sexistes "dans le monde de la culture", tout en reconnaissant des "volontés d'avancées qu'on ne trouve pas ailleurs", notamment en raison des "enjeux financiers", puisqu'un film "abimé" par des accusations peut perdre un grand nombre de ses spectateurs.

Echanges tendus avec Dominique Besnehard

Parmi leurs très nombreuses auditions, les députés ont entendu, le 13 mars, l'ancien agent et producteur Dominique Besnehard, qui a semblé relativiser les accusations visant Gérard Depardieu, alors que l'acteur est notamment accusé de viol par l'actrice Charlotte Arnould. "Généralement, les cours de théâtre, on les fait dans un cours de théâtre, on ne va pas à domicile chez un acteur", a lâché Dominique Besnehard, ajoutant que l'actrice s'était rendue "deux fois" chez Gérard Depardieu. 

Au cours de son audition, le producteur de la série "Dix pour cent" a expliqué n'avoir plus de contact avec Gérard Depardieu, tout en rappelant qu'"il y a toujours la présomption d'innocence" : "Pour le moment il n'est pas condamné."

L'ancien agent a, en outre, affirmé avoir vu "des actrices dépasser un peu les bornes" : "On ne va pas dans un hôtel avec un metteur en scène", a-t-il estimé, évoquant "certaines actrices" qui, à Cannes, allaient "dans la chambre" d'Harvey Weinstein, "pour peut-être faire une carrière américaine".

Une séquence qui a donné lieu à un échange tendu, Sandrine Rousseau reprochant à Dominique Besnehard "d'avoir eu des propos de dénigrement des femmes qui parlent", celui-ci rétorquant : "Vous arrêtez de faire la morale à tout le monde !".

Si c'est mon procès, je me taille, je vous le dis tout de suite. Dominique Besnehard

Les médias et le cas Patrick Poivre d'Arvor

Le champ de la commission d'enquête ayant été élargi au-delà la sphère du cinéma, les députés ont notamment auditionné l'ancien directeur de l'information de TF1, Robert Namias, le 7 novembre. Celui-ci a affirmé ne pas avoir eu connaissance, à l'époque, des graves accusations formulées à l'encontre de Patrick Poivre d'Arvor. "Si nous avions eu la moindre conviction, rapportée par des propos identifiés qu'il y avait eu agression sexuelle à TF1, il aurait dû quitter immédiatement l'entreprise", a déclaré Robert Namias.

Lors de son audition, l'ex-dirigeant de TF1 a été interpellé par Estelle Youssouffa (LIOT). Ancienne journaliste à LCI, une chaîne du groupe, l'élue s'est dite "stupéfaite" par la ligne de défense de Robert Namias : si Estelle Youssouffa a reconnu que les accusations de viol n'étaient pas connues au sein du groupe TF1, elle a ajouté que le "harcèlement sexuel" reproché à Patrick Poivre d'Arvor l'était de "la rédaction et de la direction".

En tant qu’ancienne employée du groupe, je peux témoigner que personne n’imaginait des viols ou des agressions physiques, mais le harcèlement était parfaitement connu. Estelle Youssouffa (Liot) sur Patrick Poivre d'Arvor

"Il est impensable, dans une maison remplie de journalistes, de plaider 'je ne savais rien'", a-t-elle considéré. Une mise en cause jugée "péremptoire" par Robert Namias, qui a néanmoins reconnu que "l'omerta" régnait à TF1 "puisque personne [ne lui avait] parlé" des comportements les plus graves de PPDA.