Auditionnés par la commission d'enquête sur les conséquences des accords du Touquet, ce jeudi 28 mai, Gérald Darmanin et Bruno Retailleau ont jugé ces accords imparfaits, mais nécessaires faute de mieux. Les deux anciens ministres de l'Intérieur ont insisté sur le fait que l'action de l'État visait avant tout à "sauver des vies" en essayant de dissuader, ou d'empêcher, les migrants de traverser la Manche.
Premier à être auditionné, ce jeudi, par la commission d'enquête relative "aux conséquences des accords du Touquet sur l'action publique et le respect des libertés et droits fondamentaux des personnes migrantes", Gérald Darmanin est revenu sur les "relations extrêmement difficiles" qu'il a entretenues avec ses homologues britanniques lorsqu'il était ministre de l'Intérieur (2020-2024), notamment en raison de l'absence de "volet migratoire" dans le Brexit. "Je voudrais dire le manque très dur de ne pas avoir de relations internationales entre la Commission européenne et la Grande-Bretagne", a-t-il déclaré dans son propos introductif, exhortant les deux parties à évoluer sur ce point.
Aux yeux de l'actuel ministre de la Justice, si les migrants souhaitent rejoindre la Grande-Bretagne, c'est pour trois raisons : ils sont souvent anglophones et ont de la famille outre-Manche ; ils sont attirés par le marché du travail britannique ; et ils comptent sur "l'incapacité totale" des Anglais "à expulser". Et de résumer : "On a du mal à voir pourquoi ils n'iraient pas, donc ils traversent la Manche".
Auditionné dans la foulée, Bruno Retailleau, qui lui a succédé au ministère de l'Intérieur (2024-2025), a également a souligné l'incidence de la sortie du Royaume-Uni du cadre européen. Il a aussi dit s'être employé à "réeuropéaniser" le sujet, puisque "près d'un tiers des migrations irrégulières en Europe se trouvent ici, à ce point géographique" et que, selon lui, "les Britanniques n'ont pas souhaité cofinancer la dimension humanitaire".
Tout en estimant que les accords du Touquet, signés par la France et le Royaume-Uni en 2003 et entrés en vigueur l'année suivante, "ne sont pas de bons accords", Gérald Darmanin a insisté, en réponse à une question du président de la commission Sébastien Huyghe (Droite républicaine), sur la difficulté de s'en passer, sans qu'aucun autre cadre ne soit mis en œuvre. "C'est sympathique de [les] supprimer, ça peut se faire tout seul, mais pour avoir un autre accord, il faut être deux. Et comme l'autre, ce n'est pas un accord franco-britannique, mais un accord entre la Commission européenne et la Grande-Bretagne, ça prendra un peu plus de temps", a expliqué Gérald Darmanin (voir la vidéo en tête d'article). Or, "je ne pense pas qu'il y ait un début de discussions autour de ça", a-t-il regretté.
Avec une suppression simple des accords du Touquet, "vous allez libérez la route migratoire" et "les gens vont venir de plus en plus dans le nord de la France", a mis en garde Gérald Darmanin.
De son côté, Bruno Retailleau a fait valoir que "l'accord du Touquet n'est pas avant tout un traité migratoire, mais un accord qui vise à gérer la zone frontalière, notamment sur les liaisons fixes trans-Manche, le tunnel et les ports". Considérant qu'on faisait porter au traité du Touquet une responsabilité qui ne lui incombait pas, il a estimé que ces accords avaient rempli leur rôle car, "pour celles et ceux qui vont de part et d'autre de la Manche, cela permet d'alléger les contrôles en les réalisant dans les zones de départ".
En outre, il a fait part d'un "succès" sur le plan de la lutte contre l'immigration irrégulière, au motif qu'il n'y avait "quasiment plus désormais de traversées illégales", via le tunnel sous la Manche et les liaisons maritimes régulières. Avant d'évoquer un phénomène venu "détraquer la mécanique", à savoir l'émergence des "small boats" et "taxis boats", ces petites embarcations pneumatiques sur lesquelles les personnes migrantes s'embarquent pour tenter la traversée.
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Interpellé sur la politique menée par la France ces dernières années, Gérald Darmanin a, lui, jugé qu'elle était "extrêmement efficace pour les shuttles [...], quasiment efficace sur les traversées de camions, le grand drame des années 2017-2018-2019", mais que "par contre, nous ne sommes pas très efficaces pour les traversées" de la Manche. "Je pense que c'est efficace pour sauver des vies, pas pour lutter contre l'immigration", a développé l'actuel ministre de la Justice, qui a poursuivi : "Les policiers et les gendarmes, avec les sauveteurs évidemment, font un travail humanitaire dans le nord de la France, pas de sécurité et d'immigration."
Des propos corroborés par Bruno Retailleau, selon lequel "l'action de l'État sur la Manche et la mer du Nord, c'est une action qui consiste d'abord à sauver des vies". Et le candidat des Républicains à l'élection présidentielle de brandir le chiffre de "plus de 6 000 vies" secourues en mer en 2025, grâce aux moyens déployés par les autorités dans la zone du détroit du Pas-de-Calais. "Mon pays, la France, a un objectif, sauver les vies humaines", a martelé l'ancien locataire de la place Beauvau dans une adresse aux familles qui ont perdu un proche en mer. "Je veux dire à ces familles ma compassion [...]. Nous devons faire en sorte que ce genre de drames ne se reproduisent pas."
Sur un éventuel renforcement des effectifs de sécurité, Gérald Darmanin a dit ne "pas appeler à la militarisation de [sa] région", car "on en a touché le bout", mais bien "à des réformes très difficiles", à savoir "la négociation diplomatique avec l'Union européenne et la réforme du marché du travail britannique".
À la rapporteure de la commission d'enquête, Elsa Faucillon (Gauche démocrate et républicaine), qui l'interrogeait sur les lignes rouges qu'il avait pu défendre lorsqu'il était à l'Intérieur, le garde des Sceaux a répondu : "Pas d'espionnage ou d'ingérence. Pas de double patrouille, les Anglais ne doivent pas pouvoir patrouiller sur le sol français."
Enfin, Gérald Darmanin a adressé un message aux Britanniques, qui doivent, selon lui, "accepter une idée simple : le Brexit ne marche pas sur l'immigration". "Ceux qui leur ont vendu, de façon démagogique, qu'en se séparant de l'Union européenne, ils auraient moins d'immigrés [...], ça ne marche pas !", a-t-il conclu.