Alors que Gabriel Attal vient d'annoncer sa candidature à Mur-de-Barrez (Aveyron), il rejoint Édouard Philippe parmi les anciens Premiers ministres officiellement lancés dans la course à la présidentielle. Si Jacques Chirac, deux fois Premier ministre, est parvenu à se faire élire à la magistrature suprême, il fait figure d'exception dans la Ve République, la fonction de chef du gouvernement s'avérant bien plus un fardeau qu'un atout.
Une fonction maudite pour qui aspire à présider le pays ? Cette question tourne certainement dans les têtes d'au moins deux anciens Premiers ministres, Edouard Philippe et Gabriel Attal. Désormais l'un et l'autre candidats officiellement déclarés à l'élection présidentielle de 2027, le premier a été le chef du gouvernement sous le premier mandat d'Emmanuel Macron, de mai 2017 à juillet 2020, le second de janvier à septembre 2024. Et si tous deux peuvent se prévaloir d'une expérience des responsabilités au plus haut sommet de l'Etat, le sort des ex-locataires de Matignon qui, avant eux, ont tenté l'aventure élyséenne, ne devrait pas être de nature à les rassurer.
Le premier à avoir sous la Ve République fait les frais de cette malédiction fut Jacques Chaban-Delmas. Celui qui fut Premier ministre de Georges Pompidou de 1969 à 1972 se cassa les dents à l'élection présidentielle de 1974, arrivant troisième au premier tour, derrière François Mitterrand et Valéry Giscard d'Estaing. Ce cas fut le premier d'une longue lignée.
Il faut pourtant noter que ce qui est devenu une habitude au gré des scrutins présidentiels souffre d'une exception, incarnée par Jacques Chirac. Ce dernier est en effet élu en 1995 après avoir été Premier ministre à deux reprises.
Cette victoire intervient cependant après deux défaites à l'élection présidentielle, en 1981 et 1988. Surtout, elle s'exerce au détriment du Premier ministre alors en poste, Edouard Balladur, également candidat à l'élection présidentielle de 1995. En 1993, suite à la victoire de la droite lors des élections législatives, Jacques Chirac, pourtant chef de l'opposition, avait pris soin de se mettre en retrait, laissant Edouard Balladur accéder à Matignon et être en première ligne de la politique gouvernementale. Au soir du premier tour de 1995, le locataire de Matignon, dont la popularité semblait pourtant acquise quelques mois auparavant, n'arrive que troisième, derrière Jacques Chirac et Lionel Jospin.
Un Lionel Jospin qui lui aussi, va échouer à deux reprises à gravir les marches de l'Elysée. Après la défaite de Jacques Chirac, en 1995, celui qui représente le Parti socialiste tente à nouveau sa chance en 2002. Il est alors Premier ministre de cohabitation.
Concurrencé par plusieurs candidatures de gauche, Lionel Jospin porte le bilan de la majorité dite "plurielle" : 35 heures et Pacte civil de solidarité notamment. Il échoue pourtant dès le premier tour, le 21 avril 2002, au profit de Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national. Lionel Jospin indique aussitôt qu'il compte se retirer de la vie politique au lendemain de l'élection présidentielle, assumant "pleinement" la responsabilité de son "échec". Jacques Chirac est largement réélu le 5 mai 2002.
En 2016, Alain Juppé et François Fillon sont tous les deux sur la ligne de départ pour la primaire ouverte de l'UMP en vue de l'élection présidentielle de 2017. Le premier a déjà accédé à Matignon entre mai 1995 et juin 1997, sous la présidence de Jacques Chirac. Le second a été chef de gouvernement durant l'intégralité du quinquennat de Nicolas Sarkozy, de 2007 à 2012.
Et c'est la ligne libérale-conservatrice de François Fillon qui l'emporte largement face à celle, plus centriste, d'Alain Juppé. L'élu sarthois est alors donné favori pour la présidentielle dans de nombreux sondages. Mais c'est sans compter l'irruption des affaires, concernant notamment l'activité de collaboratrice parlementaire de son épouse, soupçonnée d'être fictive, et l'usage à son bénéfice personnel lorsqu'il était sénateur d'une partie de l'enveloppe théoriquement réservée à la rémunération des assistants parlementaires.
Alain Juppé exclut alors d'être "le recours" en cas de retrait de la course à la présidentielle du candidat mis en cause, qui finalement se maintient. Le 23 avril 2017, à l'issue du premier tour, François Fillon termine troisième du scrutin, derrière Emmanuel Macron et Marine Le Pen.
Si dans le cas de François Fillon, les affaires ont sans nul doute revêtu un rôle majeur dans sa défaite, cette "malédiction" des Premiers ministres s'explique en partie par la Constitution de la Ve République qui, si elle confère des pouvoirs conséquents au Président, place son chef de gouvernement en première ligne de la politique menée au quotidien. Ainsi plus exposé à la vindicte, le locataire de Matignon joue souvent le rôle de "fusible" auprès d’un président de la République en retrait de par une position plus "en hauteur", et qui dispose d'une latitude pleine et entière pour décider du sort de son chef de gouvernement. Le rôle incarné par le Premier ministre apparaît aussi comme une fonction qui use, s'avérant bien souvent incompatible avec un destin présidentiel.
Qu'à cela ne tienne, en vue de 2027, ils sont au moins deux anciens locataires de Matignon à se placer sur la ligne de départ, à savoir Edouard Philippe et Gabriel Attal. Dominique de Villepin a également fait part de ses intentions, sans être encore officiellement lancé dans la course à l’Élysée. Ce n'est peut-être pas un hasard si tous, à leur manière, revendiquent l'héritage de Jacques Chirac.