Face au "risque d'effritement du modèle social", Thomas Piketty plaide pour une "contribution exceptionnelle" des très hauts patrimoines

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Thomas Piketty
Thomas Piketty à l'Assemblée nationale, le 7 mai 2026 - LCP
par Soizic BONVARLET, le Jeudi 7 mai 2026 à 15:53, mis à jour le Jeudi 7 mai 2026 à 16:19

Lors de son audition par la commission d’enquête sur l’imposition des plus hauts patrimoines et des revenus les plus élevés à l'Assemblée nationale, ce jeudi 7 mai, Thomas Piketty a défendu le principe d'une plus grande mise à contribution des plus fortunés. A défaut, l'économiste a évoqué le risque d'un "effritement du modèle social français" dans un contexte d'endettement public particulièrement fort. 

Une déconcentration des patrimoines depuis la Révolution française, parfois brutalement freinée. C'est l'analyse sur le temps long qu'a délivrée Thomas Piketty devrant la commission d'enquête "relative à l’imposition des plus hauts patrimoines et des revenus les plus élevés et à leur contribution au financement des services publics", présidée par Jean-Paul Matteï (Les Démocrates) et dont Charles de Courson (Liot) est le rapporteur. Et c'est précisément l'un de ces moments que la France traverse actuellement, selon l'économiste qui plaide pour faire repartir la "marche vers l'égalité".

Hauts patrimoines : une "accélération" des niveaux depuis 2017

"Sur le long terme, il y a eu la constitution d'une classe moyenne patrimoniale, avec au passage une très forte baisse des plus hauts patrimoines", a relaté Thomas Piketty. "La déconcentration des patrimoines est non seulement parfaitement possible, mais c'est ce qui s'est déjà réalisé, et c'est ce qui a accompagné le mouvement de modernisation et de plus grande prospérité de la France et des pays riches dans leur ensemble". Celui qui s'est longuement penché, dans sa Brève histoire de l'égalité ainsi que dans Capital et idéologie, sur l'histoire économique, a aussi fait valoir que, souvent à la faveur de grands bouleversements politiques, la taxation des hauts patrimoines a plusieurs fois été sans commune mesure avec ce qu'elle est aujourd'hui.

Il a notamment évoqué l'impôt de solidarité nationale, voté à l'Assemblée nationale au lendemain de la Seconde guerre mondiale, et dont le taux est monté "jusqu'à 20% sur les plus hauts patrimoines". Et ce dans un contexte d'endettement public comparable à celui que la France connaît aujourd'hui et que Thomas Piketty a qualifié d'"exceptionnel".

"La base fiscale est autrement plus prospère que ce qu'elle était sur les hauts patrimoines en 1945, et donc d'un point de vue strictement écononomique, une contribution exceptionnelle se justifie encore plus", a estimé l'économiste, déplorant une forme de dégressivité de l'impôt dans les hautes sphères du patrimoine et des revenus.

Tout comme son collègue dont il a rappelé qu'il avait été son étudiant, Gabriel Zucman, auditionné la veille par la commission d'enquête, Thomas Piketty a dressé le constat d'"une rapidité dans la progression des plus hauts patrimoines", à savoir les 500 premiers du classement, "avec des progressions absolument vertigineuses, qui pour le coup n'ont jamais été vues auparavant".

Précisant que les économistes manquaient encore "un peu de recul", le professeur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales a évoqué "une accélération de la remontée des très hauts patrimoines depuis 2017, qui avait commencé avant, mais qui s'est vraiment [exacerbée]". Il a en partie attribué ce phénomène à la politique de l'offre et plus particulièrement à l'allègement de l'impôt sur les dividendes. Et de noter que "de mise avec l'augmentation de la pauvreté, cela crée un sentiment de malaise assez fort".

Il y a un risque d'effritement du modèle social français, qui risque d'aller de pair avec le fait que la colère sociale se déporte de plus en plus sur des questions identitaires, qui peuvent faire énormément de dégâts. Thomas Piketty

Une taxation insuffisante des plus fortunés qui, dans un contexte d'endettement et de marges financières réduites, fait craindre à l'économiste un "risque d'effritement du modèle social français", contribuant à l'exacerbation des "questions identitaires".

Parmi les dispositifs d'allègement d'impôts, il a par ailleurs fustigé le prélèvement forfaitaire unique (PFU), communément appelé flat tax. "Ce mouvement où l'on fait sortir une partie des revenus du patrimoine de l'impôt progressif, est sur la longue durée, très étonnant", a-t-il considéré. Ajoutant : "Quand l'impôt sur le revenu a été créé en France en 1914, et dans tous les pays, c'était évidemment le contraire. On avait des taux d'imposition plus élevés sur les revenus du patrimoine que sur les revenus du travail, et il s'agissait d'une évidence pour tout le monde".

La taxe foncière, un impôt injuste

Evoquant la taxe foncière, Thomas Piketty a estimé "très injuste" le fait qu'elle ne soit pas progressive et ne prenne pas en compte les niveaux d'endettement. "Vous possédez un logement de 200 000 euros,  vous avez une dette de 190 000, vous payez la même taxe foncière que celui qui a le même logement, aucune dette, et un portefeuille financier d'un million d'euros. En terme de rupture d'égalité face à l'impôt, on est en plein délire !", s'est-il exclamé devant les députés.

Il a aussi rappelé que cet impôt avait été conçu durant la Révolution française, "à une époque où il y avait très peu de patrimoines financiers et très peu de dette financière". Et de conclure que "cette taxe foncière pourrait être mieux comprise et mieux acceptée, si enfin elle devenait plus juste".