"Il m’arrive d’avoir envie de vomir": ces auditions sur l’inceste qui éprouvent les députés

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Coline Berry et Mirlo Dulaurier, le 29 avril 2026.
Coline Berry et Mirlo Dulaurier, le 29 avril 2026. (Telmo Pinto, Nurphoto via AFP)
par Maxence Kagni, le Dimanche 10 mai 2026 à 07:50

Les députés de la commission d'enquête "sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales" sont confrontés, depuis le mois de février, à des témoignages éprouvants. Ils expliquent à LCP comment ils essaient de se montrer "à la hauteur" du "courage" des victimes, tout en essayant de se préserver, ainsi que leurs équipes. Avec l'espoir d'arriver, à terme, à changer la loi.

"Quand je rentre chez moi, il m'arrive d'avoir envie de vomir". Prononcée par une députée, cette phrase n'est pas banale dans le travail parlementaire. Maud Petit, élue Les Démocrates, préside la commission d'enquête sur "le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants". Une commission qui bouleverse comme rarement les députés.

Cette commission multiplie depuis quatre mois les auditions, parfois éprouvantes, comme celle de Coline Berry, ce 29 avril, qui a trouvé un écho particulier sur les réseaux sociaux en dépassant le million de vues. 

La présidente de la commission d'enquête assiste à toutes les auditions et à tous les déplacements de la commission. Et l'élue du Val-de-Marne explique à LCP avoir beaucoup de mal à penser à autre chose. "Ce soir, j'ai prévu de regarder un film avec François Damiens, j'ai besoin de décompresser", confie la députée, à la veille du long week-end du 8 mai. Mais la plupart du temps, le soir, la députée "s'empêche de penser" et passe simplement "des heures à regarder des bêtises et des choses drôles sur Instagram ou Facebook". "Je dors peu", précise-t-elle.

Ce sentiment est partagé par son collègue Arnaud Bonnet (Écologiste et Social). Très impliqué sur le sujet, l'élu a publié à la mi-avril un rapport d'information "sur l’imprescriptibilité des violences commises sur des mineurs" avec Perrine Goulet (Les Démocrates) et Alexandra Martin (Droite républicaine). "A partir du moment où l'on agit, où l'on ne se sent pas totalement impuissants, cela permet de se focaliser sur l'intérêt des victimes et d'avoir une certaine dissociation, comme le font certainement les médecins et les policiers", assure Arnaud Bonnet.

"C'est pire que du Zola ce qu'on entend"

Le député raconte d'ailleurs comment il a du mal à se changer les idées : "Je suis à l'Assemblée nationale du lundi au jeudi, la coupure, de fait, n'est pas là car le soir je suis dans mon bureau-lit." La déconnexion se fait le week-end : "Ce qui est difficile par moments, c'est de réussir à ne pas y penser mais aussi de réussir à ne pas se déconnecter de tout le monde, de réinvestir la vie familiale." 

"Il y a des témoignages extrêmement durs, des choses terribles", abonde Ségolène Amiot, députée La France insoumise de Loire-Atlantique. Pour encaisser le sujet, elle "en parle beaucoup avec [son] conjoint" : "Il est le réceptacle de ce que je peux vivre", commente l'élue. "J'ai l'impression d'avoir pris la pilule rouge dans Matrix, maintenant je ne suis plus en capacité d'ignorer les situations incestuelles", confie à LCP Ségolène Amiot.

"Je n'assiste pas à toutes les auditions", reconnaît de son côté Alexandra Martin (Droite républicaine), qui estime cela "irréaliste matériellement et lourd psychologiquement". Pourtant spécialiste d'une problématique présente "dans toutes les couches sociales", l'élue reste "à chaque fois abasourdie par ce que des parents peuvent faire subir à des enfants" : "C'est pire que du Zola ce qu'on entend, des fois on n'en croit pas ses oreilles, mais il faut l'entendre."

Les collaborateurs également touchés

La députée des Alpes-Maritimes visionne a posteriori, en ligne, les auditions auxquelles elle ne se rend pas. "C'est difficile de déconnecter, j'en parle beaucoup avec mes collaboratrices", affirme Alexandra Martin. "Il y a une audition à laquelle j'ai assistée qui m'a beaucoup marquée, je l'ai revue deux ou trois fois après, parce que je voulais vraiment que rien ne passe au travers des mailles de mon cerveau et de mes oreilles", ajoute l'élue.

Les députés ne sont pas les seuls à être confrontés à la violence de ces propos. Avant que les travaux ne débutent, la députée LFI Ségolène Amiot avait prévenu ses collaborateurs parlementaires : "Je leur ai dit que s'ils ne souhaitaient pas travailler sur la commission d'enquête, ils n'y seraient pas contraints." Les premières auditions ont eu raison de leur bonne volonté : "Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient pas [continuer], je suis donc seule à suivre ces auditions au sein de mon équipe", commente l'élue.

Arnaud Bonnet essaie lui aussi de préserver ses équipes. "Quand je mets des articles parlant d'inceste dans nos boucles [sur Whatsapp par exemple], je mets systématiquement un message d'avertissement, un 'trigger warning' pour que ceux qui ne veulent pas les lire ne les lisent pas."

"Il y a encore un certain nombre de personnes qui ne comprennent pas que les bébés se font violer"

Des préventions qui ne peuvent pas concerner ses collègues députés : "Pour eux, c'est un petit peu différent, ils sont amenés à voter, par exemple sur la proposition de loi que je porte, ils ont donc l'obligation de s'intéresser au sujet." Arnaud Bonnet tente aussi d'aider sa collaboratrice chargée de suivre les auditions avec lui : "On essaie de voir pour qu'elle puisse prendre de vrais jours de congés, avec de vraies coupures, mais c'est difficile à mettre en place avec le calendrier de l'Assemblée nationale."

Et même si le sujet est difficile, le parlementaire tient à le mettre sur la table. "Il y a des gens qui, quand on commence à leur parler du sujet, disent 'non, ne raconte pas ça', ben si en fait", explique le député de Seine-et-Marne. "Il y a encore un certain nombre de personnes qui ne comprennent pas que les bébés se font violer, à un moment donné je ne sais pas comment le dire autrement", ajoute-t-il.

"Le sujet est tellement énorme que j'ai dû poursuivre mes recherches en dehors des auditions, pour acquérir un minimum d'expertise juridique et de connaissances en psychotraumatologie", explique Ségolène Amiot, qui est en contact régulier avec des associations, des collectifs et des mères protectrices. "Parfois, je les accompagne dans leurs démarches ou au tribunal", ajoute la députée. Un engagement total, qui peut peser sur le moral : "On se sent parfois très seule, avec l'impression d'être la seule personne à se rendre compte qu'il y a un problème", déclare-t-elle.

"Il n'y a plus d'étiquettes politiques dans cette commission"

Tous les députés interrogés racontent comment, régulièrement, "les larmes leur montent aux yeux" à l'écoute de certains témoignages. "Parfois, l'émotion dépasse la technicité", reconnaît Arnaud Bonnet, qui avait craqué à la tribune de l'Assemblée nationale en janvier dernier, lors de l'examen de la proposition de loi créant la commission d'enquête. "Il y a des moments de fatigue où on a plus de mal à gérer ses émotions", reconnaît-il.

Une certaine forme de solidarité a émergé au sein de la commission d'enquête : "Quand ça ne va pas trop, on debriefe les auditions entre nous, je me suis beaucoup rapprochée de Maud Petit", confie l'insoumise Ségolène Amiot. "Une proximité s'est créée entre nous, il n'y a plus d'étiquettes politiques dans cette commission", confirme la présidente, qui explique avoir récemment envoyé un message vocal au rapporteur, Christian Baptiste (apparenté Socialistes), afin de "savoir comment il allait, avant de dormir".

Ségolène Amiot aurait, de son côté, volontiers participé à des "séances avec des psychologues" qui auraient pu "accompagner" les députés afin de les "aider à gérer leurs émotions", mais rien de la sorte n'est prévu. "Ces auditions réveillent parfois des instincts violents en nous, il m'est arrivée de sortir un peu de mes gonds et de quitter momentanément une audition", explique l'insoumise. 

Ce débordement des émotions n'est pas forcément un mauvais point, constate cependant l'élue : "Elles sont un puissant moteur pour se mettre en action", affirme Ségolène Amiot. La commission d'enquête l'a bouleversée, au point d'avoir un "impact sur [sa] vie personnelle" : "Après la politique je pense reprendre mes études et passer un diplôme universitaire en psychotraumatologie pour devenir experte auprès des tribunaux."

"Ca vous arrache les tripes"

Maud Petit, quant à elle, raconte avec pudeur que cette commission d'enquête résonne d'autant plus en elle que sa vie privée vient d'être percutée par la question de l'inceste : "Je m'étonne d'arriver à gérer ces horreurs dans le cadre de la commission, tout en découvrant ce qui s'est passé dans ma famille maternelle il y a plusieurs années." Maud Petit est ébranlée, mais elle continue son travail : "Je suis toujours debout, je ne m'explique pas comment, je tiens par devoir, par mission peut-être."

Au-delà de leur cas personnel, les députés interrogés soulignent tous, à l'instar de l'élu du Morbihan Michel Criaud (Horizons), l'extrême "courage" des victimes qui partagent leur "parcours du combattant" et qui "ont peur de ne pas être crues". "Ca vous arrache les tripes, je suis un papa, j'ai eu trois enfants", commente l'élu, qui raconte avoir parlé des auditions avec eux. "Cela ne laisse pas indemne", confirme-t-il. "La parole des victimes est libérée, soit parce qu'elles ont créé des associations, soit parce qu'arrivées à un certain âge, elles ont envie de parler", analyse Alexandra Martin.

Face à cela, les députés doivent veiller aux mots employés, pour ne pas heurter. Le député Les Démocrates Erwan Balanant, qui a été, en 2025, le rapporteur de la commission d'enquête "relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma", explique à LCP qu'il veillait à préparer en amont toutes les questions qu'il allait poser avec la présidente de la commission, Sandrine Rousseau.

6,7 millions de personnes en France déclarent avoir été victimes d'inceste

Arnaud Bonnet, lui, affirme avoir pris part à des rencontres et des événements organisés par des associations de victimes pour s'imprégner du vocabulaire et des mots utilisés : "C'est important d'être là même si on n'intervient pas, pour écouter, pour mieux comprendre". "Mais on a toujours peur de faire une boulette quand on pose une question", reconnaît l'élu.

Selon les travaux de l'association "Face à l'inceste", 6,7 millions de personnes en France déclarent avoir été victimes d'inceste. C'est la raison pour laquelle Arnaud Bonnet souhaite rendre imprescriptible, à partir du 1er janvier 2027, "les infractions les plus graves commises sur des mineurs". Sa proposition de loi, cosignée par 84 députés dont Michel Criaud et Alexandra Martin, pourrait être étudiée en juin prochain, à l'Assemblée nationale.

Le texte est soutenu "à titre personnel" par Ségolène Amiot. Maud Petit, qui a déposé en novembre 2025 une proposition de loi "visant à supprimer la prescription pour les viols et agressions sexuelles sur mineurs", lui est aussi favorable. "Bien sûr que je la voterai, je propose l'imprescriptibilité depuis 2017", explique la députée. Et il y aura aussi les conclusions de la commission d'enquête, qui sont attendues pour début juillet et qui doivent servir à interpeller la société toute entière.

Mais Maud Petit explique que la sensibilité du sujet pourrait avoir des conséquences sur le timing de présentation des préconisations que formulera le rapporteur, Christian Baptiste. "Peut-être qu'une présentation publique rencontrera plus d'échos en septembre, parce qu'en juillet les gens partent en vacances et ils ont envie de souffler..."