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Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

L'audiovisuel public s'inquiète d'un budget une nouvelle fois en baisse

Actualité
par Ariel Guez, le Mercredi 3 février 2021 à 11:54, mis à jour le Mercredi 3 février 2021 à 17:03

Les députés ont donné mercredi 3 février un avis favorable aux contrats d'objectifs et de moyens des cinq entreprises de l'audiovisuel public. Mais les présidentes de France Télévisions, Radio France et de France Médias Monde ont tiré la sonnette d'alarme devant des ressources financières en baisse au moins jusqu'en 2022.

Comment doit être financé l'audiovisuel public ? Mais surtout, peut-on baisser régulièrement son budget ? À cette deuxième question, les responsables des entreprises de l'audiovisuel public (France Télévisions, Arte, Radio France, France Médias Monde et l'INA) répondent "non" d'une seule et même voix. Mercredi 2 février, auditionnés par les députés de la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, ils ont tous expliqué l'impact de la trajectoire financière sur leurs sociétés. Les élus du Palais Bourbon ont toutefois donné des avis favorables aux contrats d'objectifs et de moyens (COM) de l'audiovisuel public qui intègrent une nette réduction budgétaire.

L'Assemblée valide les cinq contrats d'objectifs et de moyens, alors que le Sénat les a presque tous refusés

Quelques jours plus tôt, le Sénat avait de son côté émis des avis défavorables pour les COM de France Médias Monde, l'Ina, Radio France et France Télévisions. Une première, soulignait Le Figaro. Seul celui d'Arte avait reçu l'approbation des sénateurs. Pour les élus du Palais du Luxembourg, "ces COM créent surtout une inquiétude forte dans chaque entreprise de l’audiovisuel public sur l’après 2022 compte- tenu de l’absence de perspectives financières."

Car dès maintenant, la question de la pérennisation des ressources de l'audiovisuel public au-delà de 2022 doit se poser, a expliqué Delphine Ernotte. "Les moyens de nos concurrents sont en hausse permanente, tandis que les nôtres sont en contraction", déplore la patronne de la télévision publique, qui appelle à ce que France Télévisions "trouve des alliances" avec les acteurs de l'audiovisuel public en France et en Europe.

Les moyens de nos concurrents sont en hausse permanente, tandis que les nôtres sont en contraction Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, le 3 février 2021.

"Les Allemands de DW et les Britanniques de la BBC World disposent chacun de budgets supérieurs de 100 millions d'euros à celui de France Médias Monde", explique Marie Christine Saragosse, présidente de la holding qui regroupe France 24 et RFI. "Le cadre financier est extrêmement contraint", renchérit Laurent Vallet, président de L'Institut national de l'audiovisuel (INA),  qui explique qu'après un an de crise sanitaire, son entreprise est "encore dans une situation financière périlleuse."

"L'attrition des moyens ne nous fragilise pas seulement dans la capacité de production, mais elle nous fragilise aussi dans la capacité de faire découvrir au public et notamment dans l'univers numérique", souligne aussi Bruno Patino, président d'Arte-France. "Aujourd'hui, faire œuvre culturelle, c'est aussi avoir les compétences technologiques pour être découvert. Et ces compétences ont un coût", rappelle-t-il, expliquant que dans ce domaine, l'écart se creuse entre l'audiovisuel public et les grandes plateformes numériques. 

France Médias Monde a déjà dû "abandonner" des lieux de diffusion

Lors de l'audition fleuve des représentants de l'audiovisuel public, des députés de tous bords se sont émus et inquiétés de la situation. "Il est un peu tard pour réagir sur cette trajectoire", glisse Marie Christine Saragosse, qui rappelle qu'elle a été fixée en 2018. "Mais l'au-delà, l'après 2023, est entre nos mains !" lance-t-elle. La dirigeante de France Médias Monde rappelle cependant que, malgré la période de crise, "le secteur public bénéficie d'une ressource, ce qui n'est pas le cas de toutes les entreprises."

Son groupe, qui permet à des millions de personnes en dehors du territoire de s'informer de l'actualité française "veut continuer à être un outil de la Francophonie." Mais France Médias Monde veut aussi développer les langues étrangères sur ses ondes, dont plusieurs langues africaines sur RFI. Quant à France 24, Marie Christine Saragosse salue "une montée en puissance de la chaîne en espagnol." Toutes ces actions s'inscrivent dans une stratégie de présence mondiale. "Il était important que le COM rappelle qu'il n'y a pas de continent interdit à France Médias Monde", salue la présidente. 

Dans le même temps, 16 millions d'euros devront être économisés d'ici 2022. "Ça va nous contraindre à réduire notre distribution, comme nous l'avons fait aux États-Unis. Et franchement nous le regrettons parce que nous avons abandonné quatre millions de téléspectateurs", déplore Marie Christine Saragosse.

Baisse des moyens de France Télévisions : Delphine Ernotte souligne une "contradiction"

Du côté de France Télévisions, pas "d'abandon" de téléspectateurs, mais des "ressources publiques qui diminuent fortement", regrette Delphine Ernotte. "En dix ans, les effectifs du groupe auront diminué de 20 %. Je ne vous cache pas que cette trajectoire est difficile", a-t-elle confié aux députés. 

Ainsi, la présidente du groupe public pointe "une contradiction" dans le contrat d’objectifs et de moyens de France Télévisions. "Il y a une contraction des moyens et du bouquet (avec la fermeture de France 4 et France O) alors que nous avons des objectifs qui sont en hausse partout", explique Delphine Ernotte. Sur la fermeture de France 4, "seule chaîne à dimension éducative du paysage télévisuel", elle reconnaît qu'il sera "très difficile" de continuer à être accessible auprès des plus jeunes.

Je pense que nous aurions intérêt à ne pas désarmer le service public Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, le 3 février 2021.

Pour renforcer le service public, la présidente de France Télévisions explique que l'un des principaux axes de son COM sera la culture. Saluant la création de la nouvelle chaîne éphémère Culturebox, Delphine Ernotte indique que le COM prévoit de multiplier par cinq l'exposition du spectacle vivant. "Ce que nous allons faire dès cette année", précise-t-elle. 

Autre axe majeur : la refonte de France 3. Malgré la refonte des régions en 2015, il existe toujours des locales de France 3, par exemple celle du Limousin ou de la Picardie. "L'idée à terme est de créer 13 chaînes régionales avec des décrochages nationaux", explique-t-elle. Ce projet, qui ne fait pas l'unanimité du côté des salariés de France Télévisions "est en cours de discussion avec les instances représentatives du personnel", précise Delphine Ernotte. 

Fin du plafond des revenus publicitaires sur Radio France : Sibyle Veil répond aux critiques

Lundi 1er février, le Bureau de la radio (organisation dont font partie RTL, NRJ, RMC et Europe 1), le SIRTI (syndicat des radios indépendantes), ainsi que Radio Classique et Skyrock ont dénoncé dans un communiqué commun une "remise en cause des équilibres du marché publicitaire radiophonique" inscrite dans le COM de Radio France. Concrètement, la limite à 42 millions d'euros de revenus publicitaires par an n'existera plus pour le groupe public. "Que Radio France soit officiellement autorisée à se comporter sur le marché comme un acteur concurrentiel est inacceptable", estiment les radios privées. 

Pour la première fois, devant les députés, la présidente de Radio France a pu répondre en personne sur le sujet. Le plafond, qui date de 2015, est "obsolète compte tenu de l'évolution de nos audiences", plaide Sibyle Veil. "Sa suppression permet d'ajuster le prix des spots publicitaires aux audiences (qui augmentent régulièrement d'année en année, ndlr)", explique-t-elle. "La publicité est limitée à trois antennes et strictement limitée dans son volume ainsi que dans son contenu (...) et le contrat d’objectifs et de moyens ne revient sur aucune de ces modifications", assure Sibyle Veil. La présidente de Radio France le promet, sur les antennes du groupe public : 

La publicité est très modérée et le restera Sibyle Veil, présidente de Radio France, le 3 février 2021.

"Je ne crois pas que retirer Radio France du marché publicitaire où nous représentons que 3% résoudra les difficultés économiques des radios privées", martèle Sibyle Veil. Au contraire, la présidente de Radio France craint que les annonceurs qui ne pourraient pas choisir les ondes du groupe public décident de se rabattre "demain vers des médias numériques ou des Gafa (qui sont aussi d'importantes plateformes d'écoute de contenu audio, ndlr)". "Je crois que la suppression de ce plafond ne peut pas porter atteinte à l'équilibre du marché publicitaire de la radio", conclut-elle.