RÉCIT. La proposition de loi dite "intégrale" contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants a été adoptée mardi, en première lecture, à l'Assemblée nationale. Quelques jours après, LCP a rencontré la rapporteure générale, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez, et pris le temps de revenir sur les deux années écoulées et sur son militantisme.
"Arrêtez, je vais pleurer !" Il est 18 heures passées, mardi 13 octobre. L'Assemblée nationale vient d'adopter, à l'unanimité (seule La France insoumise s'est abstenue), la proposition de loi dite "intégrale" contre les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Les députés, debout dans l'hémicycle, applaudissent la rapporteure générale, Céline Thiébault-Martinez, qui s'apprête à prendre la parole.
Rencontrée quelques jours plus tard, la députée se confie à LCP. "Je pense que j'étais plus émue avant la séance, à l'idée de me dire 'On va y arriver et peut-être que ça va marcher'. Ça, ça me faisait vraiment quelque chose. Une fois que j'y étais, j'y étais", raconte celle qui mène la bataille depuis près de deux ans aux côtés d'une coalition de députés et d'associations féministes. Mardi, ces dernières étaient en tribune, en nombre.
"Je m'étais aussi dit qu'il ne fallait pas que je me laisse déborder par l'émotion, sinon je n'arriverais pas à remonter. Alors que j'avais des choses à dire", poursuit Céline Thiébault-Martinez. La suite de la journée ? Un "petit tourbillon", selon ses propres mots, qui s'est conclu par un débrief de la loi avec les rapporteurs du texte et les associations, en salle Lamartine – "tout le monde a pris conscience qu'on avait fait un pas de géant" –, suivi d'une "petite fête" à la questure. "Yaël Braun-Pivet a pris la parole, j'ai pris la parole, Anne-Cécile Mailfert [la présidente de la Fondation des femmes, NDLR] a pris la parole", se remémore la députée de Seine-et-Marne, qui confie ce jeudi que "l'excitation liée au contexte, l'adrénaline, est en train de redescendre". Elle a prévu de "[se] reposer" et de retourner davantage en circonscription, où elle a passé "un peu moins de temps que d'habitude" ces dernières semaines.
Sur la loi intégrale, s'il reste encore des "choses à faire", le vote de mardi a été "l'aboutissement de deux ans de boulot", insiste la députée socialiste. "Il a fallu tenir dans le collectif, réussir à se parler, à purger des choses qui génèrent de l'incompréhension ou de la tension. C'est valable pour les associations, c'est valable pour les parlementaires", développe Céline Thiébault-Martinez, qui se félicite du travail transpartisan mené ces derniers mois.
Justement, pourquoi elle ? Comment Céline Thiébault-Martinez s'est-elle retrouvée à l'initiative de ce combat parlementaire ? "J'étais féministe", répond l'intéressée du tac au tac quand on l'interroge. Mais encore ? "Je considère qu'une société où il n'y a pas d'égalité entre les femmes et les hommes est une société qui dysfonctionne", complète-t-elle, précisant ne pas avoir été "victime" elle-même de faits de violence.
"J'ai toujours été très préoccupée par le fait qu'en tant que fille, je voulais faire la même chose que les garçons", énonce la députée. Petite, sa mère refuse qu'elle fasse du football ; elle finit par s'inscrire au cyclisme sur route, comme son frère. "Cette espèce de rage d'attente, d'espérance, d'égalité" qu'elle dit avoir eue "assez spontanément", Céline Thiébault-Martinez la développe ensuite dans le syndicalisme étudiant. Elle entre à l'Unef-ID, adhère au Parti socialiste et milite au sein de la "Gauche socialiste", un courant qui réunit, à l'époque, Jean-Luc Mélenchon, Julien Dray, Marie-Noëlle Lienemann, Harlem Désir, Laurence Rossignol… "A l'époque, ça vient mettre de l'ordre dans tout ce que je ressens, dans tout ce qui me semble important." Côté études, elle suit un master en histoire et un en économie de la santé. Puis, elle décide de rejoindre le privé, comme directrice de mutuelles, notamment à la Mutuelle des étudiants (LMDE). "Ma vraie expertise, c'est la protection sociale", indique Céline Thiébault-Martinez, qui ajoute : "Mais à un moment donné, tout ça vous rattrape. J'avais envie que les choses changent."
Je sais ce qu'ont vécu les Polonaises, je sais ce qu'il se passe en Italie…
En 2014, lorsque Laurence Rossignol, avec qui elle a aussi travaillé à la LMDE, devient ministre chargée de la Famille sous François Hollande, la militante intègre son cabinet. D'abord pour travailler sur le dossier des personnes âgées, puis sur celui des droits des femmes. À ce moment-là, "je découvre vraiment la dimension institutionnelle, la problématique des fonctionnements, des financements, etc.", explique Céline Thiébault-Martinez.
Parallèlement à son parcours professionnel dans le privé où elle est retournée, la militante poursuit son engagement associatif : à l'Assemblée des femmes et à la Clef (la Coordination française pour le lobby européen des femmes), qu'elle préside depuis 2022. En 2024, quand Emmanuel Macron annonce la dissolution de l'Assemblée nationale, Céline Thiébault-Martinez a fait la campagne de Raphaël Glucksmann aux élections européennes et prépare la campagne des municipales à Combs-la-Ville (qu'elle perdra au second tour en 2026).
Mais la dissolution représente un basculement pour celle qui est alors directrice générale de la Mutuelle des Scop. "Je me dis, ce n'est pas possible que Marine Le Pen l'emporte [aux législatives anticipées]. Ma vie militante, féministe, est très présente dans mon quotidien. Je sais ce qu'ont vécu les Polonaises, je sais ce qu'il se passe en Italie…", explique la socialiste, qui vient de se battre pendant des mois, avec d'autres responsables associatifs, pour que l'IVG soit inscrite dans la Constitution française (le Parlement s'est réuni en congrès à Versailles le 4 mars 2024). Alors, elle décide d'être candidate à la députation, sans, assure-t-elle, ne l'avoir jamais envisagé précédemment. "C'était soit tu vas vivre dans une caverne, soit tu te présentes." En juillet 2024, elle l'emporte au second tour, face au Rassemblement national, dans la 9e circonscription de Seine-et-Marne, après le désistement de la sortante macroniste, arrivée troisième du premier tour.
A l'Assemblée nationale, tout commence réellement en janvier 2025. Céline Thiébault-Martinez décide alors de réunir des parlementaires de tous bords politiques (à l'exception de l'extrême droite) pour se pencher sur la centaine de propositions émises en octobre 2024 par une soixantaine d'associations féministes, dont la Fondation des femmes, et voir "ce qui relève du législatif". Après des mois de réunions et d'auditions, une proposition de loi cosignée par une centaine de députés est déposée fin novembre 2025. Mais les mois passent sans que le texte, qui comprend alors plus de 70 articles, ne soit inscrit à l'ordre du jour de l'Assemblée nationale. "Nous sommes allés à l'Elysée. Tout le monde nous disait : 'c'est la fin du mandat, on n'aura pas le temps'. Ce n'était pas prioritaire", raconte Céline Thiébault-Martinez. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu ? "Il n'a jamais voulu nous recevoir. Il nous a renvoyés vers ses ministres."
Arrive le mois de juin 2026 et le meurtre de la jeune Lyhanna. "Nous avons zéro bande passante. On crie, mais personne ne nous entend", regrette la députée, qui se remémore un échange téléphonique avec Anne-Cécile Mailfert : "Nous étions complètement dépitées. Parce qu'on se dit qu'on n'y arrivera jamais…" C'est à ce moment-là que l'idée d'organiser une conférence de presse, en présence de Yaël Braun-Pivet, apparaît. Un message est laissé sur le répondeur de la présidente de l'Assemblée nationale. "Le soir, elle me rappelle et me dit : 'Un, je vais venir ; deux, je vais parler'", explique Céline Thiébault-Martinez, qui y voit un "moment décisif". Lors de la conférence de presse organisée le 8 juin, Yaël Braun-Pivet demande au gouvernement d'inscrire la proposition de loi à l'ordre du jour du Parlement et annonce saisir le Conseil d'Etat. "C'était un coup d'accélérateur énorme."
Céline Thiébault-Martinez évoque aussi un "travail d'acculturation" et une "montée en compétences" au sein du Palais-Bourbon, qui a organisé ces derniers mois plusieurs commissions d'enquête sur les violences faites aux femmes et aux enfants. "Nous ne pouvions pas faire ça, puis dire : 'Super, sujet suivant…", estime aujourd'hui la députée.
Parler d'un bilan mitigé, c'est ne pas avoir lu le texte !
L'examen de la proposition de loi dite "intégrale" débute mi-septembre en commission spéciale ; puis le 1er octobre en séance publique. La proposition de loi est adoptée le 13 octobre par les députés. "Nous avons un texte qui est encore plus riche qu'au départ", se réjouit Céline Thiébault-Martinez. Certains parlent d'un bilan mitigé ? "Dire ça, c'est ne pas avoir lu le texte !", s'insurge l'élue. Pour elle, si "la proposition de loi sort comme ça [après l'examen par le Sénat], avec le budget qui va bien, ce sera un texte historique".
Elle ne dit pourtant pas que tout est parfait. "Je peux vous faire la liste de ce qui n'a pas marché", poursuit la socialiste, qui cite : l'article 3 sur la formation des agents de police judiciaire – "Laurent Nunez est un pyromane avec un bidon d'essence et une boîte d'allumettes !" – ; l'article 25 sur l'achat d'actes sexuels en ligne ; l'article 44 sur la procédure côté employeur ; l'article 46 sur les congés pour les victimes de violences (une nouvelle délibération a toutefois permis de revenir sur le premier vote) ; et les articles 62 et 63 relatifs aux victimes étrangères.
Désormais, la proposition de loi, tout juste adoptée à l'Assemblée nationale, doit être débattue au Sénat ; possiblement en janvier comme annoncé, à ce stade, par le gouvernement. "Nous allons leur passer le témoin", affirme Céline Thiébault-Martinez, qui va, en amont de l'examen du texte, mener des rencontres bilatérales avec les sénateurs socialistes. Les rapporteurs thématiques issus des autres partis politiques devraient faire de même de leur côté. "Il faut aller expliquer, débattre", explique-t-elle. Notamment les élus de droite, majoritaire dans cet hémicycle. La députée espère aussi que le palais du Luxembourg créera une commission spéciale pour garantir que le texte "ne parte pas dans tous les sens". Sinon, "on perd de la cohérence, de la lisibilité", note Céline Thiébault-Martinez, qui estime que la mise en place d'une telle structure au Palais-Bourbon a aussi été "un point positif" pour mener à bien le travail parlementaire.
Pour le reste, la militante renvoie la balle au gouvernement qu'elle estime être désormais "le garant du texte" ; les députés n'ayant plus la main sur les discussions à venir. Ce à quoi s'est engagée la ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, mardi dans la foulée du vote, en parlant de sa volonté d'en "préserver l'ambition et l'intégrité". La question du financement des dispositions reste également entière.
De son côté, Céline Thiébault-Martinez raconte avoir coché cet été "des trucs de [sa] vie qu'[elle] n'avait jamais faits et qu'[elle] ne ferait plus jamais", comme aller au Conseil d'Etat ou même être "rapporteure générale [de sexe féminin], en appartenant à un groupe minoritaire, et socialiste". Concernant la loi intégrale, la députée va continuer de faire de la pédagogie sur le texte lors de réunions publiques ; une sorte de "tournée de Céline", dixit un collègue du groupe Socialistes.
Elle va aussi commencer à travailler sur d'autres sujets : la question de l'eau l'intéresse, celle des data-centers aussi, sans oublier la thématique phare des services publics. "Parce qu'à chaque fois qu'on crée du service public, on rend aux femmes du temps libre pour qu'elles fassent autre chose, la même chose que les hommes, leur carrière, du sport", assure Céline Thiébault-Martinez, qui évoque la question des écoles, de la santé et des transports. "J'attends également de voir comment les candidats à la présidentielle vont s'approprier la loi intégrale", précise l'élue. "Ça me paraît difficile qu'ils enjambent l'élection sans en parler", complète-t-elle, même si, "pour le moment, aucun d'entre eux ne le fait".