Des 35 heures au Pacs, en passant par la victoire de la France à la Coupe du monde de football, les "années Jospin" ont marqué les esprits. Pendant quelques années au moins, un vent d'optimisme économique et sociétal a soufflé sur la France, alors que le Premier ministre de la "gauche plurielle" était à Matignon et Jacques Chirac à l'Elysée.
Une gauche unie, des réformes majeures portées par un contexte économique et géopolitique favorable, c'est ce qu'il reste aujourd'hui des "années Jospin" (1997-2002), dont la mort, annoncée ce lundi 23 mars, a peut-être réactivé une forme de nostagie, au moins pour une partie de la population qui a vécu cette époque.
Ayant fait alliance avec les Verts, le Parti communiste, le Parti radical-socialiste et le Mouvement des Citoyens, Lionel Jospin initie la coalition de la "gauche plurielle", qui remporte les élections législatives de 1997, juste après la décision du président de la République d'alors, Jacques Chirac, de dissoudre l'Assemblée nationale.
Nommé à Matignon le 2 juin 1997, le Premier ministre socialiste forme un gouvernement de "majorité plurielle" avec notamment la communiste Marie-George Buffet au ministère de la Jeunesse et des Sports et l'écologiste Dominique Voynet au ministère de l'Environnement.
Une équipe de combat qui ne cache pas sa volonté de réforme après quatre ans de gouvernements de droite menés successivement par Édouard Balladur puis Alain Juppé. Nommée à la tête d'un super-ministère de l'Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry met en place la réforme dite des 35 heures, qui restera dans l'histoire comme la grande mesure économique instaurée lors de cette cohabitation.
Réalisation majeure des "années Jospin", la réforme des 35 heures avait en effet été l'une des grandes promesses de campagne de la gauche plurielle. Le premier texte, qui concerne les grandes entreprises et la fonction publique, est adopté en 1998. Voté le 16 décembre 1999, le second volet législatif sur les 35 heures étend cette durée légale hebdomadaire de travail à toutes les entreprises de plus de 20 salariés.
Dans le contexte de chômage de masse du mitan des années 1990, l'ancien Premier ministre était convaincu que la réduction du temps de travail hebdomadaire serait en mesure de créer de nombreux emplois. Et de fait, si plus de 25 ans après, la réforme continue d'être décriée par certains acteurs du monde politique et économique, elle a bien été à l'origine de 420 000 nouveaux emplois selon l'OFCE, 350 000 selon la Dares. En 2001, le Premier ministre d'alors se félicite aussi que la France ait "franchi la barre d'un million de chômeurs en moins depuis 1997".
Lionel Jospin avait d'ailleurs profité de cette reprise de l'emploi pour lancer en 1999 le Fonds de réserve pour les retraites, afin d'amortir le choc du "papy-boom" sur le système de retraite par répartition. Ce matelas financier de 20 à 26 milliards d’euros avait permis de contenir certains déficits, sans baisser les pensions ni menacer l'âge de départ à la retraite.
Toujours sur le front de la lutte contre le chômage, le gouvernement Jospin est également à l'origine des "emplois-jeunes" en 1997. Ce dispositif, qui a crée à lui seul 310 00 emplois, pour l'essentiel dans le public et le secteur associatif, a inspiré quinze ans plus tard les "emplois d'avenir", également subventionnés par l’État et lancés au début du quinquennat de François Hollande. Lors de la campagne pour l'élection présidentielle de 2022, un certain Jean-Luc Mélenchon, ex-ministre délégué dans le gouvernement Jospin entre 2000 et 2002, avait inscrit dans son programme la création de 300 000 "emplois spécifiques jeunes" dans le secteur public et non marchand.
La gauche plurielle a aussi permis l'adoption du pacte civil de solidarité, le Pacs. "Oui, mesdames et messieurs les députés, les homosexuels, existent ! (...) Oui, ils ont le droit d'être reconnus par le droit !", lance à la tribune de l'Assemblée nationale la Garde des sceaux, Elisabeth Guigou, en ouverture des débats, le 3 novembre 1998.
Finalement adopté en octobre 1999, le texte permet aujourd'hui à près de 10 000 couples homosexuels de se pacser chaque année et à 190 000 couples hétérosexuels d'en faire de même. Le gouvernement mené par Lionel Jospin a également créé la couverture maladie universelle (CMU), qui a facilité l'accès aux soins et le remboursement des frais de santé, et le congé paternité.
Les années Jospin sont aussi marquées par l'été 98, où les Bleus d'Aimé Jacquet remportent pour la première fois la Coupe du monde de football, organisée en France. Au soir du 12 juillet 1998, 1,5 million de Français défilent sur les Champs-Elysées pour fêter leurs héros, parmi lesquels Zinédine Zidane, Didier Deschamps, ou encore Lilian Thuram.
Une victoire historique, confirmée deux ans plus tard, à l'Euro 2000, avec le "but en or" de David Trezeguet, qui crucifie les Italiens en prolongations. De ces succès naissent le mythe de la France "black-blanc-beur", qui a pris fin au soir du premier tour de l'élection présidentielle de 2002 et qui est aujourd'hui contesté.
La France de la fin du XXe siècle est aussi celle de la découverte d'internet. Face au retard pris par l'Hexagone dans ce domaine, Lionel Jospin lance un plan visant à démocratiser cette nouvelle technologie nécessaire au "rayonnement international de la France" qui offre la perspective d'un "gisement d'emplois".
Les années Jospin sont enfin celles de la "fin de l'histoire". Cette théorie de l'Américain Francis Fukuyama prédisait un triomphe définitif de la démocratie libérale et un arrêt des guerres dans le monde. Favorisée par la fin de la guerre froide et par la chute du mur de Berlin, elle s'est fracassée sur les attentats du 11 septembre 2001 et les invasions de l'Afghanistan (2001) et de l'Irak (2003). L'élan d'optimisme géopolitique, économique et politique des années 1990, marquées par le passage de Lionel Jospin à Matignon, n'aura donc été qu'une parenthèse et, peut-être, qu'une illusion.