La proposition de loi "visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium" doit être examinée à l'Assemblée nationale, ce jeudi 12 février, dans le cadre de la "niche parlementaire" des députés écologistes. Le rapporteur du texte, Benoît Biteau, qui peut se targuer d'une première victoire en commission la semaine dernière, n'hésite pas à parler d'une "bombe sanitaire" et détaille, dans un entretien accordé à LCP, les moyens de la désamorcer.
La population la plus contaminée de toute l’Union Européenne. C'est sur ce constat délétère, relatif à l'exposition des Français au cadmium, que se fonde la proposition de loi portée par Benoît Biteau (Ecologiste et social). Après l'alerte des médecins libéraux parue en juin 2025, le député établit à son tour un lien "probable" entre cette contamination et la place de "très mauvais élève" de l'Europe que la France occupe concernant la prévalence des cancers. Avec notamment la deuxième place d'un bien funeste podium pour le cancer du pancréas et un taux de cancer du sein parmi les plus élevés au monde. Plus largement, celui qui se revendique député-paysan, longtemps membre de La Confédération paysanne, appelle à réformer le système agricole en mettant la protection du vivant, et en particulier de la santé humaine, au centre des préoccupations.
En quoi le cadmium constitue-t-il une "bombe sanitaire", selon les termes de votre proposition de loi ?
Il faut savoir que cette molécule est avérée cancérogène depuis 1993 et continue aujourd'hui de contaminer les sols. On a doublé en moins d'une décennie la concentration de cadmium dans les terres agricoles, et surtout la concentration dans le corps humain est trois fois supérieure en France par rapport aux autres populations européennes. Or ce sont nos enfants qui sont les plus contaminés. Présente dans de nombreux produits de base dont le blé et les pommes de terre, il s'agit d'une substance cancérogène, mutagène, reprotoxique, qui perturbe le système endocrinien, provoque des accidents cardio-vasculaires et aggrave l'ostéoporose. Elle est aussi probablement à l'origine de l'augmentation des cancers du pancréas, dont l'incidence est devenue quatre fois plus élevée en France en seulement trente ans.
On doit donc prendre à bras le corps cette problématique. La source du cadmium sur les sols agricoles, ce sont les engrais phosphatés, avec 75% des taux de cadmium liés aux apports phosphatés des fertilisations agricoles. C'est la géologie des sols qui fait qu'il y a plus ou moins de cadmium dans un engrais ou dans un autre. On a des gisements de phosphate sans cadmium, notamment en Finlande et en Norvège. On peut donc avoir une réponse immédiate, sans surcoût, en s'approvisionnant chez eux, c'est d'ailleurs comme cela que les agriculteurs allemands ou belges sont parvenus à préserver leurs sols d'une forte contamination.
Il faut encourager des alternatives qui n'impactent pas la compétitivité du monde agricole. Benoît Biteau (Écologiste et social)
En France, nous nous approvisionnons au Maroc pour des raisons géopolitiques évidentes, or les sols marocains sont très concentrés en cadmium. Suite au courrier des médecins paru au printemps 2025, le gouvernement marocain avait proposé de travailler sur une "décadmiation" des gisements. Ils ont déjà réussi à diminuer de moitié la teneur en cadmium de leurs engrais phosphatés. On a donc une solution technique qui permet de pouvoir continuer à s'approvisionner au Maroc, pour un coût de dépollution qui s'élève seulement à deux à trois euros par hectare et par an.
Il n'est pas question de dire aux agriculteurs de ne plus utiliser de fertilisants. Mais dans la mesure où les engrais phosphatés pauvres en cadmium ne coûtent pas plus cher, il faut encourager des alternatives qui n'impactent pas la compétitivité du monde agricole. Nous disons juste qu'une réglementation doit limiter la teneur en cadmium pour protéger la santé humaine, sans mettre en péril l'économie agricole.
Vous évoquez une solution technique, comment peut-elle s'articuler avec la solution législative que vous proposez ?
Ce qui est sûr c'est qu'elle ne la télescope pas. En tant que député j'identifie des problèmes, et je tente de les soumettre à réglementation quand une alternative a été identifiée. Ici, on a au moins trois pistes qui permettent de lutter contre cette contamination au cadmium : la dépollution, l'approvisionnement via des gisements pauvres en cadmium, et enfin des pratiques agronomiques visant à s'affranchir des fertilisations phosphatées. Il est donc de notre devoir, en tant que législateurs, de protéger la population en plafonnant le taux de cadmium dans les engrais phosphatés à 20 milligrammes par kilogramme d’anhydride phosphorique (P2O5). Je ne fais que ça dans mon texte, être en adéquation avec ce que préconisent les agences sanitaires, dans la mesure où les alternatives sont faciles à mettre en œuvre et n'ont aucune incidence sur l'économie agricole.
Et pourtant certains groupes vous ont opposé en commission cet argument économique, comment l'expliquez-vous ?
Effectivement il y a eu des messages, distillés par les Chambres d'agriculture et la FNSEA, pour inviter les députés à ne pas voter ce texte. Du bloc central au Rassemblement national, en passant par la Droite républicaine, les arguments sont proprement insupportables. On nous parle de souveraineté alimentaire menacée, alors qu'à aucun moment ce texte ne dit qu'il faut réduire l'utilisation de phosphates. Si l'on doit critiquer ce texte, faisons-le avec des arguments objectifs, scientifiquement validés ! Cela dit le fait qu'il ait été adopté en commission en l'état est bien la preuve que la pédagogie a fait son œuvre, et je m'en réjouis.
Êtes-vous confiant quant à l'hypothèse d'une issue aussi favorable en séance ?
Nous serons vigilants, mais en commission tout le monde était mobilisé sur le texte. Le Rassemblement national avait fait le plein, Ensemble pour la République a été mobilisé, le rapport de forces était conforme à l'état actuel de l'Assemblée nationale. Et à la fin, en commission, on gagne d'une voix avec tous les 'Pour' de la gauche, et des abstentions qui permettent le basculement.
Très investi sur la lutte contre les produits phytosanitaires, vous avez été l’un des premiers à parler de "clusters" de cancers dans les communes, et en particulier les écoles, les plus proches de zones d’épandage. Comment expliquez-vous que soit envisagée la réintroduction de deux pesticides interdits au travers du nouveau texte du sénateur Laurent Duplomb ?
On continue de nous opposer des doutes sur le lien de causalité entre la surincidence de cancers pédiatriques, notamment sur ma circonscription, et l’utilisation des pesticides. Sauf que lorsque l'on fait des analyses de pollution de l'air, et que l'on explose tous les baromètres, quand on a des périmètres de captage que l'on est obligé de fermer à cause de teneurs en pesticides délirantes, le lien de cause à effet paraît assez évident. On a fait des analyses de cheveux, d'urine, qui montrent des concentrations de pesticides dans des quantités incroyables... Et qu'on ne vienne pas me dire que c'est l'environnement domestique, alors que les molécules que l'on retrouve sont celles utilisées par l'agriculture.
Je dis souvent à ces gens qui formulent ces alibis fallacieux, venez avec moi rencontrer des parents qui conduisent leur gamin en chimio, venez leur dire droit dans les yeux qu'on ne peut pas renoncer aux pesticides. Continuer d'opposer des arguments économiques à ces gens-là, c'est de l'indécence, et d'un cynisme sans borne. D'autant que l'économie n'est même plus un argument. Aujourd'hui, ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui font de l'agroécologie.
Le problème ce ne sont pas les lobbies, mais les oreilles qui les écoutent. Les élus qui défendent la réintroduction de phytosanitaires ne protègent certainement pas les agriculteurs, mais les filières en amont qui produisent des pesticides et des engrais de synthèse, en même temps que l'industrie agro-alimentaire, la même qui n'est pas parvenue à empêcher la contamination de laits maternisés. Et ce alors que la santé devrait être l'unique boussole des politiques publiques.
La récente mobilisation agricole a été particulièrement intense. Que répondez-vous aux agriculteurs qui réclament moins de normes, y compris sanitaires, notamment pour faire face à la concurrence internationale ?
De très loin, le plus grand risque au travail des agriculteurs, c'est l'utilisation des pesticides. Et ce qui fait froid dans le dos, c'est que les enfants de ces agriculteurs, hommes ou femmes, sont en première ligne. Le taux de cancers pédiatriques explose parmi les enfants qui naissent dans ces milieux-là.
Le monde agricole réclame effectivement moins de normes, qui pourtant les protègent. J'ai l'habitude de dire qu'on a affaire à un vrai syndrome de Stockholm. Ils volent en escadrille pour sauver leurs bourreaux. Là où nous avons une responsabilité, c'est que nous devons mettre en place les politiques publiques qui les accompagnent. Un sondage Elabe a montré que 72% des agriculteurs disent qu'il ne faut pas renoncer à la transition agro-écologique. 13% disent que c'est une réelle opportunité. On a donc 85% des agriculteurs qui sont prêts à bifurquer. Ce qu'il manque, c'est l'accompagnement. Si le monde agricole est en difficulté aujourd'hui, c'est en raison des politiques publiques conduites depuis quarante ans.
On ne peut plus bâtir des politiques publiques sur la préservation de la rentabilité de Bayer ou de Yara. On fait crever tout le monde avec ça, à commencer par nos enfants. Benoît Biteau (Écologiste et social)
La crise est structurelle, on n'a plus affaire à une crise conjoncturelle. Ce n'est pas avec les solutions d'hier que l'on va trouver les réponses pour demain. Il faut avoir l'audace de repartir d'une feuille blanche pour intégrer les enjeux avec lesquels on a rendez-vous avec l'histoire. La souveraineté alimentaire, dont les principales menaces sont l'effondrement de la biodiversité et le dérèglement climatique. Le renouvellement des générations, le revenu des agriculteurs. Il faut bâtir des politiques publiques sur ces enjeux-là, et non plus sur la préservation de la rentabilité de Bayer ou de Yara. On fait crever tout le monde avec ça, au premier rang desquels nos enfants, et ça ce n'est plus possible.
Il faut refondre la politique agricole commune (PAC), mais aussi toutes les politiques nationales qui sont tournées vers des solutions curatives pour réparer l'eau, la biodiversité, l'air. Il faut attraper ces enveloppes qui sont absolument colossales, jusqu’à 80 milliards d'euros au total, et les redéployer vers des politiques d'anticipation, de prévention et de rémunération des agriculteurs qui prennent soin de l'intérêt commun. Si on les rémunère, ils bifurqueront. Il y a 400 000 agriculteurs aujourd'hui, 80 milliards d'euros ça fait 200 000 euros en moyenne par agriculteur pour les accompagner. On a un levier considérable, sans rajouter un centime de fiscalité pour le contribuable, juste avec du redéploiement. Et au fond, si j'en crois la pétition contre la loi Duplomb et ses 2,2 millions de signataires, il s'agit tout simplement de se mettre en adéquation avec les attentes sociétales et citoyennes.