Alors que les tensions sont vives entre La France insoumise et le Parti socialiste, les négociations au soir du premier tour des élections municipales entre les formations de gauche s'annoncent complexes. Entre fusions et désistements, les tractations seront déterminantes pour l'issue du scrutin et l'avenir de la gauche en vue de 2027.
"Les élections municipales marqueront la première phase d'un rapport de force politique". Ce constat, c'est celui de Pierre Jouvet, secrétaire général du Parti socialiste et longtemps négociateur avec les autres forces de gauche pour tenter un rassemblement. Il veut croire que "les listes socialistes seront très largement en tête par rapport aux concurrents à gauche".
Au soir du premier tour, les formations de gauche examineront de près les résultats du des élections municipales. Socialistes, écologistes et communistes ont décidé de s'allier dans de nombreuses villes, tandis que La France insoumise a choisi de faire cavalier seul. Mais pour remporter de nombreuses villes, il faudra sans doute se rassembler dans l'entre-deux-tours. Et tout le monde n'est pas d'accord sur les condititions du rassemblement.
"Les seuls en capacité de battre l'extrême droite aujourd'hui dans ce pays, ce sont les socialistes", avait déjà martelé Pierre Jouvet, lors d'une conférence de presse organisée ce mercredi 11 mars. Le Parti socialiste, qui dénonce les "propos de Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise", a acté qu'il n'y aurait pas d'accord national de fusions de listes entre le PS et LFI au soir du premier tour.
Le PS, dans un communiqué de son bureau national en date du 3 mars, a justifié sa décision par la volonté du leader insoumis de "conflictualiser chaque évènement, en multipliant les caricatures complotistes et propos antisémites intolérables", ce qui a selon lui "profondément divisé la gauche et contribué à l'affaiblir".
Le bureau national du PS propose donc, quand "la droite et l'extrême droite" risquent de l'emporter, d'appliquer la règle du "désistement républicain" : la liste de gauche la moins bien placée devra se désister pour maximiser les chances de succès de l'autre liste. Mais Pierre Jouvet n'exclut pas d'éventuelles fusions avec des listes insoumises à condition que leurs têtes de liste "se détachent" et condamnent les propos de Jean-Luc Mélenchon.
"Le Parti socialiste est dans une forme de dérive, ses dirigeants ont acté une condamnation ferme du mouvement antifasciste, ont repris à leur compte les pires calomnies formulées par l'extrême droite à l'encontre du mouvement insoumis", réagit auprès de LCP le député Paul Vannier, en charge des élections au sein de LFI.
La France insoumise a dénoncé, dans un communiqué publié le 9 mars, les "prises de position irresponsables" des socialistes, aux conséquences électorales potentiellement "désastreuses". "Nous refusons de nous désister et nous refuserons de le faire", commente ce jeudi Paul Vannier.
Selon lui, tout désistement entraînerait une "démobilisation" des électeurs insoumis, ce qui affaiblirait la gauche. Le député LFI, qui insiste sur la volonté de son mouvement de porter un "programme de rupture à l'échelle locale", affirme que le bulletin La France insoumise, qui œuvre au "rassemblement partout en France", est le "vote utile à gauche au premier tour".
D'éventuels désistements priveraient surtout LFI de nouveaux conseillers municipaux alors que le mouvement insoumis joue pour la première fois le jeu de l'élection municipale. Cela aurait aussi des conséquences sur sa capacité à peser lors des élections sénatoriales de septembre : lors de ce scrutin au suffrage universel indirect, ce sont les élus (les grands électeurs) qui votent pour choisir le sénateur d'un territoire, et non pas les citoyens directement. Or, comme le rappelle Public Sénat, le collège électoral est composé à 95% d'élus municipaux ou de délégués désignés par les conseils municipaux.
"Nous cherchons à entrer au Sénat, on ne s'en est jamais cachés", affirme Paul Vannier, qui nie toutefois que le refus de se désister de LFI est lié à une quelconque volonté de conquérir "quelques nouveaux grands électeurs". "Être présent au Sénat est important pour nous, d'autant plus aujourd'hui où, avec une Assemblée sans majorité absolue, le Sénat a un rôle de plus grand", précise Paul Vannier. Par ailleurs, les conseillers municipaux peuvent donner leur parrainage dans le cadre de l'élection présidentielle.
LFI souhaite donc la constitution d'un "front antifasciste" : quand les fusions programmatiques, basées sur une volonté de diriger une ville ensemble, sont impossibles, La France insoumise propose des "fusions techniques" de listes "à chaque fois que le risque de la droite ou de l'extrême droite existe".
Selon les insoumis, cette "convergence électorale" purement technique "n'oblige pas à une gestion commune" des villes conquises : "Chacun sera représenté au conseil municipal, pourra constituer son propre groupe et bénéficier d’une liberté de vote", écrivent-ils. "L'histoire de la gauche a toujours été celle du rassemblement", commente aujourd'hui Paul Vannier, qui accuse le PS de "rompre avec son histoire".
La fusion est le meilleur moyen de l'emporter. Paul Vannier
"Je ne sais pas ce que c'est, c'est de la tambouille, on ne peut pas faire le second tour avant d'avoir fait le premier", balaie le socialiste Pierre Jouvet, qui estime que les électeurs de gauche doivent privilégier dès le premier tour "le vote utile et efficace", à savoir "le vote socialiste".
La proposition ne trouve pas un meilleur écho du côté du Parti communiste. Selon le responsable national aux élections du PCF, Pierre Lacaze, le front antifasciste de LFI "ne correspond pas à la réalité des gens" : le conseiller régional ne voit pas comment des électeurs pourraient voter "pour des listes de rassemblement de gauche dans lesquelles seraient présents des élus d'opposition de gauche".
Au-delà de la question de l'ancrage local, c'est bien la question du leadership à gauche qui se joue les 15 et 22 mars prochains. "Nous avons proposé dans la quasi totalité des villes de France un périmètre de rassemblement politique de la gauche et des écologistes qui doit, qui peut, gagner ces élections municipales", a expliqué Pierre Jouvet, lors de sa conférence de presse de mercredi 11 mars. Le dirigeant socialiste estime que ce rassemblement devra être le même en vue de l'élection présidentiellle de 2027 : "Il peut nous permettre de gagner", estime le député européen.
C'est un moment de clarté politique qui va arriver dimanche. Pierre Jouvet
Du côté des insoumis, Paul Vannier préfère minimiser l'impact des résultats électoraux à venir : "Les socialistes et les communistes sont implantés à l’échelon local depuis des décennies alors que La France insoumise participe pour la première fois à ce genre de scrutin, il faut comparer ce qui est comparable", explique le député du Val-d'Oise.
L'élu ajoute toutefois que les meetings de La France insoumise "débordent" et sont remplis de citoyens qui "participent pour la première fois à des réunions politiques" : "Beaucoup viennent dans la perspective de la bataille de 2027, avec une volonté de se regrouper", affirme Paul Vannier.
"Jean-Luc Mélenchon est déjà dans le troisième tour, à savoir la présidentielle", commente le communiste Pierre Lacaze, qui aimerait que le débat porte davantage sur des questions locales, comme celle du logement, plutôt que sur les décisions du leader de LFI. "L'alliance de la gauche s'est déjà faite au premier tour", analyse l'élu, qui affirme d'ailleurs que "ce sont les communistes qui ont initié ce rassemblement".
Les écologistes, eux, dénoncent la stratégie "d'isolement" des insoumis. "Dans les endroits où ils feront 10% et où on aura besoin d'eux pour gagner, la question [des fusions] se posera" au cas par cas, a regretté Marine Tondelier, dans l'émission Dimanche en politique sur France 3, le 1er mars. La secrétaire nationale des Écologistes, veut "faire confiance aux chefs de file [LFI] pour prendre les bonnes décisions".
Une façon de contourner Jean-Luc Mélenchon : "Si on pouvait éviter de l'avoir dans les pattes pendant les négociations autour d'accords locaux, on s'en portera très bien, il a été un boulet pendant la campagne", commente le sénateur écologiste Thomas Dossus, responsable des élections au sein du parti Les Ecologistes. "On verra ce que décidera Jean-Luc Mélenchon au soir du second tour, il change souvent d'avis entre rassemblement et division", commente l'élu écologiste.
La question d'un éventuel désistement des Insoumis à Paris, Lyon et Marseille se pose d'autant plus que dans ces trois villes, la prime majoritaire accordée à la liste vainqueur est de seulement 25% des sièges, contre 50% dans le reste de la France. En clair, la liste qui l'emportera disposera de moins de sièges au sein du conseil municipal, permettant par conséquent aux listes perdantes d'en avoir plus... Ce qui ne devrait pas pousser La France insoumise à se désister.
Expliquant sur le plateau de France 3 que La France insoumise ne pouvait pas l'emporter à Paris, Marine Tondelier semble redouter les négociations de l'entre-deux-tours : "Ce que je souhaite à Emmanuel Grégoire [le candidat socialiste à la mairie de Paris, auquel sont alliés les écologistes,ndlr], c'est qu'il fasse une campagne excellente jusqu'à la dernière minute et que Sophia Chikirou [la candidate insoumise, ndlr] ne fasse pas les 10%." Derrière les tractations municipales se joue aussi autre chose : la capacité de la gauche à se rassembler à l’approche de l’échéance présidentielle de 2027.