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stade rennes

Après la crise des droits TV, quelles pistes de renouveau pour le football français ?

Actualité
par Ariel Guez, le Jeudi 24 juin 2021 à 11:16, mis à jour le Jeudi 24 juin 2021 à 15:49

Déplafonner la "Taxe Buffet", assurer une plus grande diffusion des matchs gratuitement, se passer des droits TV et lutter contre le streaming illégal... lors d'une table-ronde organisée à l'Assemblée nationale jeudi 24 juin, six économistes du sport ont fait une série de propositions sur l'avenir du modèle économique du football français. 

Auditionné par la mission d'information sur les droits de diffusion audiovisuelle des manifestations sportives, Jean-Marc Mickeler, président de la Direction nationale du contrôle de gestion (chargée de surveiller les comptes des clubs de football professionnels en France) tirait la sonnette d'alarme début juin, expliquant devant les députés que "sans apport massif des actionnaires existants, il est peu probable que la majorité des clubs puisse survivre à la saison 2021-2022." Le patron de la DNCG estimait également que "les droits audiovisuels (à hauteur de 600 millions d'euros par an, ndlr) ne devaient pas constituer l'axe unique" des revenus des clubs professionnels, le modèle n'étant pas "pérenne." Un point partagé par les six économistes du sport auditionnés dans le cadre de cette mission d'information lancée par Régis Juanico (Socialistes et apparentés) et Cédric Roussel (La République en Marche). 

Se passer des trois télés ? "La LFP doit sortir de la télé-dépendance"

"Vivre sans droits TV, c'est possible", écrivaient déjà dans un récent article Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS, et Richard Duhautois, chercheur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). "C'est aussi au rôle des instances de la Ligue de football professionnels (LFP) de trouver des solutions pour sortir de la télé-dépendance", abonde Pierre Rondeau, spécialiste de l'économie du sport. "On a trop donné l'habitude aux gens à consommer du streaming et ils ne sont plus habitués et incités à payer pour le football. Au niveau de l'offre et de la demande, il n'y aura plus jamais une Ligue 1 valorisée à plus de 700 millions d'euros", estime-t-il. 

Comment accroître ses ressources sans tout miser sur les droits TV ? "Devenir un top club européen", répond Richard Duhautois, qui explique qu'en 2019, plus les clubs sont riches, moins la part des droits TV est importante : leur modèle économique ne repose pas seulement sur les ressources télévisuelles. "Depuis 2011, les contrats de sponsoring pour les gros clubs européens ont augmenté beaucoup plus proportionnellement que les droits TV", précise-t-il. Le chercheur au CNAM ajoute que les performances sportives au niveau européen peuvent aussi peser dans le budget des clubs, les dotations de l'UEFA étant très importantes lorsque les équipes vont loin en Ligue des champions. Chose que les clubs français, autres que le PSG, ont du mal à faire de manière régulière ces dernières années. 

Déplafonner la "taxe Buffet", engager une réflexion sur les jeux d'argent et les prix des billets

Point qui a fait consensus lors de la table-ronde : le déplafonnement de la "taxe Buffet" sur les droits liés aux retransmissions télévisées de manifestations et compétitions sportives. Elle s'élève à 5 % sur les montants des droits de diffusion. Le plafond, initialement fixé à 40 millions d'euros, a été rehaussé à 64 puis 74 millions d'euros en 2020. Mais ce n'est pas suffisant déplore Régis Juanico, qui y voyait déjà à l'automne dernier "un tour de passe-passe budgétaire." 

Dans l'optique de financer le sport amateur, "il faut s'intéresser aussi aux paris sportifs et aux jeux de grattage et aux jeux de tirage", avance également le député. C'est aussi l'idée de Wladimir Andreff, président du Conseil scientifique de l’Observatoire de l’économie du sport au ministère des Sports, qui s'exprimait "sans engager l'Observatoire et le ministère", a-t-il précisé. "Pour compenser partiellement la perte sur les droits de télévision, on pourrait penser à un impôt sur les parieurs sportifs. Se pose la question de savoir si on impose les mises ou plutôt les gros gains", explique-t-il, soulignant qu'une telle mesure permettrait de lutter contre la dépendance au jeu. 

A une échelle plus petite, au niveau des clubs, le président du Conseil scientifique de l’Observatoire de l’économie du sport propose de revoir en long et en large le fonctionnement des billetteries. "Nous avons l'habitude en Europe d'avoir des prix qui n'ont qu'une faible variance", regrette Wladimir Andreff. "Dans les ligues Nord-américaines, les prix ont une grande variance. Il y a un prix 'd'appel' et un prix 'dynamique', dont le montant est évolutif en fonction de la demande adressé à chaque match particulier. Avec ça, vous augmentez les recettes, puisque vous allez vendre un prix plus bas des billets qui seraient restés invendus au prix de départ", dit-il. 

Concernant le football féminin, la situation est différente du football masculin, puisque "les droits TV sont très marginaux", explique Luc Arrondel, directeur de recherche au CNRS. Il souligne la différence de la France avec l'Angleterre, où les droits TV ont été renégociés à hauteur de huit millions d'euros par an avec la diffusion en clair de certains matchs sur la télévision publique, la BBC. "Il y a eu une professionnalisation de la ligue anglaise, comme en Italie et en Espagne. Quid de la D1 Française ?" Selon lui, il faut "mettre l'accent sur la formation et à l'accès à des infrastructures pour toutes les sections féminines des clubs." "On ne pourra pas échapper à la professionnalisation", prédit Luc Arrondel, espérant comme conséquences une meilleure compétitivité, une médiatisation plus importante, et à terme, des droits TV qui augmenteront. 

Pas assez d'événements sportifs diffusés gratuitement ?

Autre point largement discuté par les économistes : la non-diffusion en clair du sport en France. A titre d'exemple, moins de la moitié des matchs du Championnat d'Europe 2021 sont diffusés gratuitement à la télévision, alors que la demande existe : près de 17 millions de personnes ont regardé mercredi soir le match entre la France et le Portugal, soit la plus grosse audience de TF1 ces trois dernières années. "Il faut revoir la liste des événements sportifs d'importance majeure. Il faut la moderniser et l'élargir, par la voie de la concertation avec les acteurs sportifs", plaide Christophe Lepetit, responsable des études économiques au Centre de droit et d’économie du sport (CDES) de Limoges. La liste évoquée est fixée par décret datant de 2004, et compte 21 entrées. Libre ensuite à chaque diffuseur de proposer en clair d'autres événements dont elle aurait acquis les droits. Pour Roland-Garros par exemple, rien n'oblige France Télévisions à diffuser gratuitement l'intégralité du tournoi : seules les finales des simples messieurs et dames doivent impérativement l'être. C'est pour cette raison qu'une partie du tournoi a été diffusée cette année exclusivement sur Amazon Prime. 

Pierre Rondeau propose aussi que l'organisateur des événements sportifs, (en l'occurrence pour la Ligue 1, la LFP) impose aux acquéreurs, au niveau de la vente des lots, qu'un minimum de rencontres soient diffusées en clair. L'économiste avance aussi la possibilité de réfléchir à une réforme du Code du sport pour éviter "le saucissonnage de lots qui provoque de fait une augmentation de la concurrence et donc l'augmentation des chaînes." Et donc du prix pour le consommateur : cette année, pour suivre l'intégralité du football européen, il fallait naviguer entre... dix chaînes de télévision. 

"Il faut trouver un juste équilibre entre la volonté de l'Assemblée nationale de rendre le sport visible au plus grand nombre et ne pas impacter l'économie des clubs, parce que ça impacterait aussi leur compétitivité", abonde Vincent Chaudel, qui voit comme un levier potentiel la télévision publique. "Peut-être que le rôle de la télévision publique, c'est de rendre visible des sports qui ne le sont pas sur le privé. Je pense que France TV serait plus à même de soutenir la visibilité du sport féminin, là où les acteurs privés n'ont pas encore intérêt à le faire", développe le fondateur de "l’Observatoire du sport business."

Une consultation citoyenne va être lancée

La mission d’information sur les droits de diffusion audiovisuelle des manifestations sportives "va bénéficier d'une consultation citoyenne", a annoncé le président de la mission, Régis Juanico. "Nous allons élaborer avec Cédric Roussel un questionnaire qui sera adressé à tous ceux qui pourront s'exprimer sur les questions de régulation, de redistribution, et aussi de nouveaux modèles économiques et financiers du sport professionnel", a-t-il indiqué.