Quatre députés sur le départ, car élus maires, ont accepté de revenir pour LCP sur leurs années au Palais-Bourbon. Entre nostalgie et sentiment du devoir accompli, ils nous ont partagé leurs souvenirs et le sens qu'a revêtu pour eux, le mandat de député.
Ils ont choisi le fauteuil de maire au détriment de leur siège de député. Alors qu'ils passaient leurs derniers jours à l'Assemblée nationale, quatre figures du Palais-Bourbon, élues et réélues depuis de nombreuses années, nous ont fait part de leur état d'esprit au moment de tourner la page sur un chapitre fondamental de leur vie politique.
Il suffit de le lancer sur ses années à l'Assemblée nationale pour que Philippe Vigier (Les Démocrates) déroule, plongeant dans ses souvenirs pendant de longues minutes. "Je parle avec mes tripes", sourit celui qui a été élu député pour la première fois en 2007. Près de vingt ans plus tard, il a choisi d'entamer une nouvelle "tranche de vie" à Châteaudun (Eure-et-Loir). "Le Parlement est le cœur battant de la démocratie. Par moment, il bat la chamade ; à d'autres moments, on a le cœur triste. Tout monte et redescend à une vitesse folle", poursuit l'élu qui attend, comme d'autres, la fin des recours contre son élection pour quitter pour de bon les bancs de la représentation nationale, comme il s'y est engagé lors de la campagne des municipales.
"Le cœur battant de la démocratie, ce n'est pas qu'un mot. On le voit parfois d'une façon caricaturale, mais c'est une réalité", renchérit Franck Riester (Renaissance). Aux municipales, il s'est présenté à Coulommiers (Seine-et-Marne), car "il y avait un vrai risque que la mairie bascule au Rassemblement national". "J'ai privilégié la sécurité pour ma ville", résume-t-il, regrettant d'avoir dû faire un choix entre la fonction de maire et le mandat de député. "Avec le cumul des mandats, nous avions des gens vraiment expérimentés qui maîtrisaient mieux les codes, qui connaissaient mieux le fonctionnement démocratique et donc il y avait, il me semble, un travail plus serein, plus construit, plus abouti qu'aujourd'hui", estime l'élu de Seine-et-Marne, qui a siégé pour la première fois au Palais-Bourbon en 2007 (sous l'étiquette UMP) et qui a occupé plusieurs portefeuilles ministériels.
Quitter l'Assemblée nationale pour sa commune ? Un "choix fort" pour Véronique Louwagie (Les Républicains), qui n'a toutefois pas constitué un dilemme. Après quatre élections et quatorze ans au sein de la représentation nationale, elle rejoint la mairie de L'Aigle (Orne) "en toute sérénité". "Je me suis beaucoup épanouie", assure-t-elle, "mais j'aime beaucoup le local, le quotidien. Je suis d'ailleurs toujours partie du local durant mon mandat de députée".
Alors qu'il a conquis la mairie de La Rochelle (Charente-Maritime), Olivier Falorni (apparenté Les Démocrates) est, à l'issue de sa "dernière séance" dans l'hémicycle, empli "d'un sentiment de devoir accompli". Et pour cause, la proposition de loi visant à instaurer un droit à l'aide à mourir, le combat de sa vie et "fil rouge" de son mandat parlementaire, a été adoptée en deuxième lecture le 25 février dernier.
En tant que député, je n'ai jamais souhaité m'investir dans les aléas de la politique politicienne, j'ai choisi de porter des sujets concrets, en essayant de donner le meilleur de moi-même. Olivier Falorni
"Je n'aurais pas été candidat aux élections municipales sinon", confie l'élu, "cela aurait été certes avec regret tant je suis attaché à La Rochelle et tant le fait d'en devenir maire est un magnifique mandat, mais j'aurais privilégié ce combat pour le droit à une fin de vie digne". Il s'est donc décidé "tardivement" à se présenter, en décembre dernier, après avoir eu l'assurance que sa proposition de loi serait examinée en deuxième lecture avant les élections municipales. Avec la perspective d'une adoption définitive du texte d'ici à l'été.
Il faut dire que ce sujet a été à l'origine même de son engagement parlementaire, avant donc d'en constituer l'aboutissement. "Je savais que je voulais porter ce combat, cela a fait partie des motivations pour que je me présente aux législatives", explique Olivier Falorni. Vainqueur en 2012 contre Ségolène Royal, candidate du Parti socialiste dont il était dissident, il estime avoir "tenu" face aux "pressions" pour qu'il se désiste, en partie pour cette raison. Sa première question au gouvernement, posée le 17 décembre 2013 à la ministre de la Santé d'alors, Marisol Touraine, fait résonner dans l'hémicycle "l'indicible, c'est-à-dire la souffrance absolue d'un être cher qui n'en peut plus de ne pas partir" et témoigne déjà de sa détermination, son intervention se concluant par ces termes : "La dignité est un droit, elle exige une loi, ici et maintenant."
S'il ne sera plus député lors de l'adoption définitive de la loi qu'il a portée, dont il espère qu'elle aura lieu avant la pause estivale, il compte bien être présent "d'une manière ou d'une autre" ce jour-là. Et si son groupe voulait lui laisser poser une dernière question au gouvernement cette semaine, comme il est d'usage en cas de départ, Olivier Falorni a préféré rester sur son intervention le jour du vote solennel sur l'aide à mourir en février : "Je pense que c'est une bonne conclusion."
La loi sur la fin de vie fait aussi partie des "très beaux moments" de Philippe Vigier, biologiste de formation et docteur en pharmacie. L'élu se remémore également "la mobilisation générale pendant le Covid, quelles que soient les sensibilités politiques" ; le Grenelle de l'Environnement avec Jean-Louis Borloo, ou encore le discours de Volodymyr Zelensky à l'Assemblée nationale – "c'était extrêmement fort". De son côté, Franck Riester gardera en mémoire l'ouverture du mariage aux couples de même sexe en 2013 : "J'ai eu un vote et une prise de parole dont je suis fier."
Il y a le combat parlementaire acharné et puis il y a les hommes et les femmes pour qui j'ai beaucoup de respecT, sauf pour certains qui sont dans l'excès. Philippe Vigier
Dans ses souvenirs, Philippe Vigier parle aussi des hommes rencontrés, de ces "moments de camaraderie", de ces "amitiés qui se sont nouées et qui ne se sont pas dénouées". Il évoque son "immense affection" pour l'ancien député communiste André Chassaigne ; "l'intelligence" de Jean-François Copé ; ou encore "l'énergie" de Gérald Darmanin, qui "n'est pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche, et ça, ça me plaît". Le bientôt ex-député résume : "Il y a le combat parlementaire acharné et puis il y a les hommes et les femmes pour qui j'ai beaucoup de respect, sauf pour certains qui sont dans l'excès."
Pour chacun, l'hémicycle a été le théâtre de moments qui les ont marqués à jamais, donnant tout leur sens à de nombreuses années de mandat. Véronique Louwagie se remémore avec une émotion particulière la bataille gagnée en 2018, alors qu'elle était rapporteure spéciale de la mission Santé dans le cadre de l'examen du budget.
Députée d'opposition, elle avait défendu un amendement de refonte du dispositif d'indemnisation des victimes de la Depakine, alors peu efficient, amendement auquel le gouvernement s'était opposé. Les députés du bloc macroniste, alors majoritaires, ayant soutenu l'amendement contre l'avis de l'exécutif, celui-ci avait été adopté, à une voix près. "Je me rappelle encore me retourner, voir ce résultat au tableau, j'en aurais presque pleuré", se souvient Véronique Louwagie, dont la mesure a permis de réviser toute la procédure d'indemnisation au profit des victimes de la Depakine.
A l'opposé, il y a forcément, aussi, de mauvais souvenirs. Ainsi, Philippe Vigier évoque ce "moment très dur" qu'il "n'oubliera jamais" : la réforme des retraites. La raison ? "La violence verbale, l'agressivité" de la part de députés de La France insoumise. "Comment les insoumis ont mis la tête d'Olivier Dussopt [alors ministre de la Santé, NDLR] sur un ballon de foot, c'est dégueulasse !", déplore-t-il, rejoint sur ce point par Franck Riester, qui était à l'époque ministre des Relations avec le Parlement. "Il y avait une violence personnelle que je n'avais jamais senti avant, avec des députés qui non seulement s'opposent à vous dans les idées qui sont les vôtres, mais qui ont un comportement haineux et agressif", relate-t-il, ajoutant : "Je l'ai mal vécu."
Plus largement, Véronique Louwagie regrette l'évolution de l'ambiance dans laquelle les travaux parlementaires se déroulent. "Entre 2012 et 2017, on avait des confrontations d'idées entre la gauche et la droite, mais cela s'exerçait dans une forme d'écoute, de respect mutuel. Aujourd'hui, chacun expose ses idées, mais je ne suis pas sûre qu'on essaie réellement de convaincre". La maire de L'Aigle décrit les élections législatives de 2017 comme un moment de rupture marqué par l'opposition entre "vieux et nouveau monde", et relate avoir ressenti une forme de "mépris" de la part de certains nouveaux arrivants appartenant à la majorité présidentielle d'alors.
Malgré tout, c'est forcément le cœur un peu lourd que ces élus regardent dans le rétroviseur. "Vous dire que ça ne me manquera pas… si bien sûr", reconnaît Philippe Vigier, qui préfère cependant se tourner vers l'avenir. Alors, aux suivants, aux députés qui les remplaceront dans les mois et les années à venir dans les travées de l'hémicycle, tous délivrent aujourd'hui un message. "La chose publique vaut le coup d'être vécue, c'est merveilleux", affirme le maire de Châteaudun, qui exhorte ses successeurs à "rester eux-mêmes" et "à décider en conscience". Pour autant, il ne cache pas certaines difficultés liées au mandat parlementaire, notamment en matière de vie personnelle : "C'est une partie de don de soi, il faut accepter d'être là, de ne pas être avec les copains en week-end. C'est parfois très difficile de maintenir le lien…"
Même si c'est difficile, participer à l'œuvre collective est quelque chose qui est très enthousiasmant. Franck Riester
"Ça vaut le coup de s'engager. Même si c'est difficile, participer à l'œuvre collective est quelque chose qui est très enthousiasmant", renchérit Franck Riester, qui insiste sur la "responsabilité d'exemplarité, de tenue et de dignité" que le mandat requiert.
Si elle pouvait s'adresser à la primo-députée qu'elle était en 2012, la Véronique Louwagie d'aujourd'hui, forte de son expérience, lui dirait qu'elle s'apprête à vivre quelque chose d'à la fois "vertigineux" et "incroyablement enrichissant". Elle lui conseillerait de "travailler sur le fond", au-delà des consignes partisanes et, surtout, "de se spécialiser sur un sujet", afin de l'approfondir et d'acquérir la légitimité nécessaire pour mener d'éventuelles réformes à leur terme.
"La seule satisfaction que l'on peut tirer de ce mandat, qui n'est pas aussi concret qu'un mandat d'élu local, c'est de porter un sujet et de faire en sorte qu'il soit en situation d'être la loi de la République", abonde Olivier Falorni. "Heureusement que le Olivier Falorni de 2012 ne mesurait pas la difficulté du combat à mener sur la fin de vie", poursuit-il, "mais je lui dirais que quoiqu’il arrive, lorsqu'on est engagé sur une cause, il ne faut jamais renoncer".
Car se retourner sur "le concret" de leurs années à l'Assemblée nationale, un besoin commun à tous les ex-députés rencontrés, permet aussi d'être en mesure de clore sans regret ce chapitre inoubliable de leur vie.
(Vidéo de Thibault Linard pour LCP)