Les étals des librairies en regorgent à quelques mois de la présidentielle, et d'autres sont attendus. Les prétendants à l'élection suprême ont pris l'habitude, ces dernières années, de se raconter dans des ouvrages où ils mêlent vie personnelle et élements programmatiques. Dans quel but et avec quel résultat ?
La liste est longue. A moins d'un an de l'élection présidentielle, on ne compte plus le nombre d'ouvrages, publiés ou à paraître, de prétendants à l'Elysée. Ces dernières semaines, il y a eu : 2027, la liberté ou la mort de Nicolas Dupont-Aignan (Fayard, paru le 22 avril) ; En homme libre de Gabriel Attal (L'Observatoire, 23 avril) ; Nos vies ne sont pas des marchandises de Boris Vallaud (Seuil, 24 avril) ; Réveillons-nous d'Elisabeth Borne (Robert Laffont, 7 mai) ; une BD de François Ruffin intitulée Picardie Splendor (Les Arènes, 7 mai) ; une version actualisée du Suicide français d'Eric Zemmour (Fayard, 20 mai)... Il faudra aussi compter avec un livre de Raphaël Glucksmann qui sortira le 28 mai et un autre de François Hollande d'ici la fin de l'année.
Candidat déclaré à la présidentielle, Edouard Philippe a déjà écrit le sien, Le prix de nos mensonges, en 2025. Marine Tondelier et Dominique de Villepin aussi. Et si Jordan Bardella devait s'aligner sur la ligne de départ en remplacement de Marine Le Pen, il en a déjà deux à son actif, et n'exclurait pas de reprendre la plume, selon Le Parisien.
Alors, écrire un livre, un passage obligé ? "Clairement, oui. Cela s'est vraiment développé au fil des élections comme une sorte de figure imposée", répond Christian Le Bart, professeur de sciences politiques à Sciences-Po Rennes. Sollicité par LCP, ce spécialiste, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, estime qu'il "s'y joue moins la victoire électorale définitive que le fait d'être perçu comme un candidat sérieux, crédible, dont on va parler". C'est aussi une manière de prendre du champ par rapport au "combat politique quotidien", aux petites phrases, aux réseaux sociaux, "qui procurent de la visibilité, mais qui abîment".
-> Lire aussi - Présidentielle 2027 : la liste des candidats déjà en lice et des prétendants
2027 est loin d'être une exception. Les crus présidentiels précédents n'ont pas non plus échappé à la règle du politique devenant auteur. En 2016, pour sa première campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait publié Révolution où il racontait "son histoire personnelle, ses inspirations, sa vision de la France et de son avenir", selon son éditeur. "Pour que les Français me fassent confiance, ils doivent davantage me connaître", affirmait, quant à lui, François Hollande dans Changer de destin juste avant le scrutin de 2012. Et dans son livre Ensemble, paru en avril 2007, Nicolas Sarkozy voulait, de son côté, montrer "pourquoi et comment nous pouvions encore rêver d'un avenir meilleur pour nos enfants, pourquoi et comment tout pouvait redevenir possible pour nous tous".
Le livre renvoie à une histoire française, assez longue, de connivence entre le politique et le littéraire, qui remonte évidemment aux Mémoires de guerre du Général de Gaulle. Christian Le Bart, professeur de sciences politiques
Mais le parallèle ne s'arrête pas à ces dernières décennies, au contraire, comme l'explique Christian Le Bart. "Le livre renvoie à une histoire française, assez longue, de connivence entre le politique et le littéraire, qui remonte évidemment aux Mémoires de guerre du Général de Gaulle", dont le premier tome a été publié en 1954, rappelle-t-il, citant également "la figure de Mitterrand écrivain empêché, Giscard d'Estaing à l'Académie française, Pompidou agrégé de grammaire ou même Lamartine à l'élection présidentielle de 1848 et Chateaubriand ministre."
Faut-il y voir une tradition française ? Si des livres politiques sont publiés partout dans le monde, "c'est probablement un peu exacerbé" dans l'Hexagone, reconnaît le spécialiste, qui note "deux éléments typiquement français" : d'une part, "la grandeur associée à la littérature" ; de l'autre, la présidentielle, un scrutin très personnifié qui rythme la vie politique du pays.
Lorsqu'ils décident de coucher les mots sur le papier, les élus optent pour des formes diverses. Du format autobiographique au livre programmatique, en passant par des expertises sectorielles, voire des romans, à l'image de l'ancien ministre Bruno Le Maire qui en a plusieurs à son actif. Souvent le récit mêle histoire personnelle et déclinaison politique. Dans son dernier livre, Elisabeth Borne propose des "pistes autour desquelles nous pourrons bâtir ensemble un projet pour les Français" et lance un "appel à un rassemblement républicain et démocrate". Du côté de La France insoumise et de son candidat Jean-Luc Mélenchon, on décline le programme, depuis 2017, dans un ouvrage intitulé L'Avenir en commun.
Ce qui est frappant depuis une vingtaine d'années, c'est la dimension de confessions autobiographiques intimistes. Christian Le Bart, professeur de sciences politiques
Avec un ouvrage plus personnel, Gabriel Attal a choisi, lui, de se livrer "sans fard", comme indiqué sur la quatrième de couverture, "car lorsqu'on veut servir son pays, il ne peut y avoir ni secret ni faux-semblant". Un genre, où les responsables politiques lèvent le voile sur leurs parcours, leurs personnalités, ce qu'ils ont réussi, raté et ce qui les touche profondément, qui est en plein essor. "Ce qui est frappant depuis une vingtaine d'années, c'est la dimension de confessions autobiographiques intimistes", indique Christian Le Bart. "Il y a l'idée que la vie politique est un monde de théâtre, de masques et de dissimulation et que le livre est – ce qui est totalement faux – un espace de dévoilement, de bas les masques et de vérité", poursuit-il.
Dans un message publié mercredi sur ses réseaux sociaux, Raphaël Glucksmann explique, de son côté, que son ouvrage à paraître le 28 mai répondra à sa "quête la plus personnelle et la plus politique", à savoir la question suivante : "Avons-nous, citoyens français, encore envie d’un destin libre et souverain ?"
Pour autant, si écrire un livre est un exercice qui prend du temps, cet investissement n'est pas forcément synonyme de succès en librairie. Et de grandes disparités existent entre les ouvrages. Selon des chiffres de ventes fournis à LCP par Edistat, l'ouvrage pré-présidentiel d'Emmanuel Macron, Révolution publié en 2016 avant son accession à l'Elysée, s'est vendu à 157 236 exemplaires. En 2007, celui de Nicolas Sarkozy, intitulé Ensemble, à 50 458 exemplaires. Les données sont de 35 662 ventes pour le livre de François Hollande, Changer de destin paru en 2012.
Le succès a été moindre pour Marine Le Pen avec Pour que vive la France publiée en 2012 (8 293 exemplaires), pour Anne Hidalgo avec Une femme française en 2021 (3 053) ou encore pour Valérie Pécresse avec Le temps est venu en 2022 (2 264).
Pour l'heure, Edouard Philippe a vendu 12 699 exemplaires de Le prix de nos mensonges (juin 2025) et Jordan Bardella, 111 016 de Ce que veulent les Français (octobre 2025).
Selon Christian Le Bart, "les politiques ne publient pas forcément pour vendre, mais pour faire parler d'eux, accéder à d'autres médias, être repris dans la presse, sur les réseaux sociaux, être invité à des matinales…". Aux yeux du spécialiste, ces ouvrages politiques sont davantage "des plans médias globaux", qui permettent également de cranter une campagne et d'aller à la rencontre des Français lors de séances de dédicaces.
Mais si les ventes peuvent donner des tendances, certains ouvrages ont été des best-sellers sans pour autant amener leur auteur aux portes de l'Elysée. C'est le cas d'Eric Zemmour : il n'a terminé qu'en quatrième position de la présidentielle de 2022, malgré le succès de son Suicide français paru en 2014 (317 378 exemplaires). A l'époque, ce dernier avait obtenu le soutien de Philippe de Villiers, qui avait, lui, écoulé environ 250 000 exemplaires de Le moment est venu de dire ce que j'ai vu. Et en novembre 2016, Nicolas Sarkozy n'avait pas passé l'étape de la primaire de la droite, alors que son livre La France pour la vie s'était vendu à plus de 155 000 exemplaires, toujours selon Edistat. Preuve que publier un livre, même s'il marche, ne fait pas le résultat d'une élection.